Dégel Bénin-Niger... jusqu'à rouvrir la frontière ?
22 juin 2026
Le comité conjoint d'experts chargé d'étudier la réouverture de la frontière entre le Bénin et le Niger a présenté ses conclusions. Un accord a été trouvé sur la sécurité, le transit et certains aspects juridiques et économiques. Toutefois, le Niger pose trois conditions présentées comme "non-négociables" qui pourraient retarder la ratification politique de l'accord.
Quel avenir donc, pour cette crise qui dure depuis trois ans et a eu de lourdes conséquences économiques et humaines ?
Trois préalables "non-négociables"
Les autorités nigériennes ont posé ce week-end les conditions « non-négociables » d'une réouverture durable de la frontière avec le Bénin, fermée depuis 2023.
- La délégation de Niamey présente à Cotonou réclame d'abord la signature d'un accord de défense et de sécurité formel avec le Bénin.
Cet accord devra sceller le principe de non-agression mutuel et consacrer le renoncement des deux pays à servir de base arrière à toute action de déstabilisation dirigée contre l'autre.
Pour l'analyste Régis Hounkpè, directeur exécutif d'InterGlobe Conseils, cet engagement va de soi : « Oui, explique-t-il, le Bénin n'agressera pas le Niger, tout comme le Niger aussi s'engage à ne pas agresser le Bénin. Cela fait partie du classique, mais vu le contexte de dégel et de tension pendant trois ans entre le Bénin et le Niger, cela paraît extraordinaire et spécifique. Après, il faut voir comment concrètement cela se mettra en œuvre. Et là-dessus, les Béninois comme les Nigériens, je pense, travaillent, à ce qu'effectivement, cette clause, qui ne doit pas être contraignante, mais qui doit être classique, soit appliquée. »
- La deuxième condition concerne le renforcement des échanges en matière de renseignements, avec la mise en place d'une cellule conjointe qui permette un partage d'informations en temps réel. Notamment sur le terrorisme et les trafics transfrontaliers.
Régis Hounkpè salue cette initiative qu'il qualifie de bénéfique, au nom du principe de réciprocité : « Il est important effectivement que, au cœur de cette cellule, le Bénin et le Niger soient assurés, qu'il n'y ait pas de mouvements de déstabilisation de part et d'autre. »
- Et enfin, Niamey réclame une transparence complète sur la présence de forces étrangères ou de dispositifs militaires côté béninois, notamment près de la frontière.
"Là, on touche quand même une question de souveraineté, analyse Régis Hounkpè. Le Président [Wadagni] l'a répété plusieurs fois : le Bénin souverain est libre de tous ses partenariats extérieurs. […] On voit bien, en fond sonore, peut-être la question des partenariats extérieurs que le Bénin pourrait entretenir avec la France très particulièrement, ou peut-être même avec des pays occidentaux qui froisseraient le voisin nigérien. […] Mais le Bénin est libre de tous ses engagements militaires et en matière de coopération. […] Ça pourrait être avec la France, avec la Chine, avec la Russie, avec la Turquie ou même avec un pays africain, du moment que le Bénin ne se sert pas de ces partenariats pour déstabiliser le Niger."
Et Régis Hounkpè d'ajouter : "En étant très pragmatique, il n'y a aucun intérêt d'apporter le feu au-delà de ses frontières."
Les autorités nigériennes veulent ainsi se rassurer sur leur souveraineté et la sécurisation de leur territoire, dans un contexte de défiance politique mutuelle depuis leur arrivée au pouvoir par un coup d'Etat militaire, en juillet 2023.
Les affres de la frontière fermée pour le Niger...
Tant que le Bénin n'aura pas répondu à ces préalables, la frontière restera fermée. Or, ce blocus freine un corridor commercial de première importance pour les deux pays.
Le Niger est un pays enclavé et le Bénin constitue sa principale voie d'accès à la mer, puisque près de 70 % des importations nigériennes transitent par ce corridor.
Le port de Cotonou revêt une importance capitale aussi pour les autres Etats de l'AES, le Mali et le Burkina Faso, eux aussi enclavés. Ces pays passent par le Bénin pour s'approvisionner en matériaux de construction, en carburant et en certaines denrées alimentaires (comme le riz).
Les routes qui contournent le Bénin sont plus longues et plus risquées. Et le coût logistique a augmenté de 30 à 50 % en moins de trois ans.
Et puis il y a le problème du pétrole. Le Niger a mis en service un oléoduc géant de près de 2 000 km qui relie les champs pétroliers d'Agadem au port béninois de Sèmè-Kpodji. Les tensions entre les deux pays ont provoqué la suspension des flux et donc un manque à gagner pour le Niger sur les recettes escomptées.
... et le Bénin
Quant au Bénin, il profite de la manne en touchant des droits sur le transit. Bref, les deux pays ont là encore intérêt à coopérer car, selon Afrique Confidentielle, "l'ouvrage est conçu pour exporter environ 90 000 barils par jour, et chaque cargaison bloquée à quai se chiffre en dizaines de millions de dollars. Une hémorragie qu'aucun budget sahélien ne peut absorber".
L'économie béninoise est aussi mise à rude épreuve. Les conteneurs bloqués provoquent une congestion logistique au port de Cotonou et sur les routes.
La perte d'activité due à cette baisse du transit signifie aussi une perte de revenus pour les autorités et les entreprises béninoises – jusqu'à moins 60 % dans certains secteurs, en recettes douanières, mais aussi par la baisse du transport routier, du commerce de gros ou les entreprises logistiques.
Les marchandises qui ne peuvent plus être acheminées vers le Niger doivent être redirigées vers d'autres marchés. Et a contrario, les flux maritimes ont été détournés vers le Togo et le Nigeria, ce qui fait peser un risque pour la position du Bénin, considéré jusque-là comme un hub régional.
Un intérêt macroéconomique mutuel
Régis Hounkpè, directeur exécutif d'InterGlobe Conseils, résume ainsi l'intérêt des deux pays à une réouverture de leur frontière, d'un point de vue macroéconomique : "Cela permettrait évidemment qu'il y ait un retour du flux des marchandises, que le [port autonome de Cotonou, au] Bénin, retrouve le tonus qui a été le sien parce que pendant trois ans, ça a été très, très compliqué. Même si le Bénin est un pays de services et ayant diversifié ses sources de revenus. […] Et maintenant, effectivement, cela permettrait aux transporteurs, aux logisticiens, aux Nigériens, aux commerçants nigériens, aux hommes d'affaires nigériens, de pouvoir compter sur la façade littorale du Bénin."
Répercussions sur les populations
Mais la crise a aussi des effets immédiats sur les populations. "De façon très micro, poursuit Régis Hounkpè, cela permet aussi aux commerçants, aux transporteurs de refaire les bénéfices qui, pendant trois ans, ont été éteints."
Au point de passage de Malanville, côté béninois, comme à Gaya, côté nigérien, des vendeurs du marché déplorent une baisse de près de moitié du nombre de leurs clients. De nombreuses boutiques ont fermé, les commerçants ont vu leurs revenus baisser ou se sont retrouvés au chômage.
Les détours logistiques ont provoqué une hausse des coûts, pour acheminer certaines denrées en passant par le Nigeria. Sur les marchés locaux, au Bénin comme au Niger, certains produits sont venus à manquer et les prix des denrées de base se sont envolés.
Au-delà des répercussions commerciales, la fermeture de la frontière a rendu la mobilité des populations plus difficile. Les traversées en pirogue sont plus dangereuses que celles par voie terrestre. Les coûts de transports ont explosé et certaines communautés se sont retrouvées isolées.
Des familles ont vu leurs liens rompus, les plus vulnérables vivent dans des conditions de plus en plus précaires. Autant d'éléments propices au développement de réseaux de contrebande et de rackets.
Ce sont d'ailleurs les enjeux économiques qui ont motivé les deux Etats à renouer le dialogue depuis l'élection de Romuald Wadagni au Bénin. Le nouveau président béninois a relancé la dynamique quelques jours seulement après son intronisation. Il s'est rendu à Niamey dès le 2 juin 2026 et le comité conjoint d'experts a rapidement vu le jour.
Régis Hounkpè estime donc que les deux Etats ont tout intérêt à dépasser leurs divergences politiques.
"Les présidents, aujourd'hui, ils font de la géopolitique pure. En fait, ils font la politique de la géographie. Ils sont condamnés à travailler ensemble, ils sont condamnés à vivre ensemble", souligne l'analyste qui se dit "confiant".
"Oui, je pense que là-dessus, il faudra totalement se déconnecter de toute teneur idéologique […] et aller à l'essentiel. Et l'essentiel, c'est la survie économique, c'est la survie logistique, ce sont les questions sécuritaires, ce sont les questions de lutte contre le terrorisme qui cisaillent la stabilité."
Le plus probable est que les deux chefs d'Etat, Romuald Wadagni et le général Abdourahamane Tiani, valident une réouverture progressive de la frontière. Elle permettrait de faire de nouveau circuler certaines marchandises considérées comme prioritaires, avec des contrôles renforcés.
Si effectivement les négociations entamées début juin aboutissent, Régis Hounkpè n'exclut pas qu'elles aient d'ailleurs une "incidence très heureuse, voire inspirante pour l'AES et la Cédéao".
Un peu comme le dialogue renoué, là encore pour des raisons économiques davantage qu'idéologiques, entre le Mali et la Côte d'Ivoire, il y a quelques mois.