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Mort d’un youtubeur critique du pouvoir de Kigali

8 mai 2026

La mort du youtubeur Aimable Karasira suscite de nombreuses interrogations. Celui-ci est décédé à la veille de sa libération, au terme de cinq années de détention pour trouble à l'ordre public.

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Image : Pond5 Images/imago images

Aimable Karasira s'était fait connaître sur YouTube et les réseaux sociaux par ses prises de parole critiques, notamment sur l'histoire récente du Rwanda. Ses contenus lui avaient valu plusieurs procédures judiciaires et une condamnation en 2021. 

Sa mort intervient dans un contexte où les voix critiques en ligne restent étroitement surveillées dans le pays. Mais elle ravive, surtout, le souvenir d'un autre décès marquant : celui du journaliste et youtubeur John Williams Ntwali, mort en janvier 2023 à Kigali, officiellement dans un accident de la route.

Ishimwe Normand, président de Jambo ASBL, un think tank sur la politique rwandaise et la région des Grands lacs, basé à Bruxelles, rappelle que plusieurs organisations de défense des droits humains ont alerté sur les conditions de détention d'Aimable Karasira. 

"On savait qu'il avait été torturé, qu'il était maltraité. Il était difficile d'avoir de ses nouvelles, mais parfois, on arrivait à en avoir. On avait plusieurs fois sonné l'alerte sur ses conditions de détention, et c'est une grande colère parce que les conditions dans lesquelles il est décédé ne sont pas claires. Mais on voit que c'est quelque chose qui se répète."

Rwanda, Kigali, 1994 | Paul Kagame devient vice-ministre puis ministre de la Défense
Paul Kagamé dirige le Rwanda depuis 2000 après la démission du Pasteur Bizimungu et après avoir été vice-président. Image : epa/dpa/picture alliance

Pas de liberté d'expression 

Les décès de youtubeurs et journalistes des réseaux sociaux alimentent aujourd'hui les débats sur la liberté d'expression, le traitement des créateurs de contenus critiques et les conditions de détention au Rwanda.

Pour les autorités rwandaises, il n'existe aucun lien entre ces affaires et l'activité des personnes concernées. Faux, explique Prosper Bamara. Celui-ci est un ancien combattant du Front patriotique rwandais et un ancien haut-fonctionnaire, proche du pouvoir du président Paul Kagame. Il vit aujourd'hui en exil à Dakar et conteste la version officielle sur le présumé suicide d'Aimable Karasira. 

"C'est un rescapé du génocide et toute sa famille a été décimée par le génocide. Mais la particularité est que son père, sa mère et sa sœur ont été tués par les militaires du FPR, dirigés par Kagame, et il a raconté ce fait. C'est pour cela, d'ailleurs, qu'il a été mis en prison. Et ça crée un malaise. Donc sa sortie de prison, en cette période de commémoration, pouvait signifier la répétition de cette histoire."

Kizito Mihigo, musicien et chanteur rwandais
L'artiste rwandais, Kizito Mihigo, se serait suicidé en prison, selon la version officielle du gouvernement. Image : Getty Images/C. Ndegeya

Doutes sur les suicides en prison 

Avant Aimable Karasira, la mort, en 2023, de John Williams Ntwali, avait suscité des appels à une enquête indépendante de la part d'organisations de défense des droits humains. Pour Gaspard Musabyimana, écrivain et web journaliste rwandais vivant en Belgique, le pouvoir de Kigali a une vieille tradition d'ignorer les droits humains.

"Ces gens qui ont pris le pouvoir, ce sont des gens qui sont sortis du maquis et donc, pour eux, la loi, ça ne veut rien dire. Le droit d'expression, ça ne veut rien dire. Au Rwanda, il n'y a pas un journal indépendant et donc les seuls indépendants qui sont là, sont des youtubeurs. Et là, ils veulent contrôler tout ça. Si un youtubeur est jugé dangereux, parce qu'au Rwanda, on consomme beaucoup les réseaux sociaux, on le kidnappe, ou alors on le tue tout de suite. Et puis on dit qu'il a pris trop de médicaments ou bien qu'il s'est pendu..."

Pendu, Garspard Musabyimana fait allusion au chanteur Kizito Mihigo, mort en détention en février 2020.

La police rwandaise avait alors expliqué qu'il s'était pendu à l'aide d'un drap dans sa cellule. Jay Polly, un rappeur célèbre pour ses chansons sur la justice sociale, s'était aussi officiellement suicidé après "l'absorption de produits toxiques”. La même histoire dramatique qu'Aimable Karasira. 

Bob Barry Journaliste, présentateur et reporter au programme francophone de la Deutsche Welle@papegent