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"Quand la femme a des moyens, tout marche bien, même dans la famille"

11 mars 2026

Sur la DW, Liberata Rubumba, présidente du Pakofeti, déplore les conditions précaires des femmes dans l’est de la RDC. Elle explique son engagement pour l’épanouissement des femmes.

https://p.dw.com/p/5A9d1

Nous revenons sur le conflit dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo. Un conflit qui oppose l’armée congolaise aux rebelles de l’AFC/M23 et pour lequel plusieurs tentatives de cessez-le-feu ont échoué.  

Or, chaque bataille signifie de nouvelles violences pour les civils. Les enfants figurent parmi les plus vulnérables - ils sont parfois recrutés de force pour se battre. Et puis les femmes, aussi, sont souvent victimes de violences sexuelles, en plus de la souffrance et des pertes liées aux combats.  

Pourtant, certaines d'entre elles refusent de subir, sans rien faire, les conséquences d'une guerre qu'elles ne considèrent pas comme la leur. Regroupées dans des associations, certaines femmes ont décidé de tenter d'agir pour un retour à la paix. C'est le cas par exemple de Liberata Rubumba, présidente du Programme d'action communautaire des femmes pour le développement intégré (Pakofeti), et du Réseau des femmes ambassadrices et médiatrices pour la paix au Nord-Kivu. Elle est notre invitée cette semaine et elle revient sur son action, au micro de Sandrine Blanchard. 

Suivez l'interview avec Liberata Rubumba


DW : Liberata Rubumba, bonjour. Pour commencer, qu'est-ce qui vous a sensibilisée à ce problème de l'implication des femmes dans le processus de paix dans le Nord-Kivu?

Mon engagement pour la paix est né de l'expérience directe du conflit. J'ai évolué dans une région marquée par des violences armées répétées depuis 1990. Très tôt, j'ai compris que la guerre ne détruit pas seulement les vies, mais aussi le tissu social, la dignité et l'avenir des communautés. En tant que femme, j'ai été témoin de souffrances, mais aussi de la capacité des femmes à maintenir la cohésion familiale et communautaire, même au cœur du chaos.

C'est cette double réalité donc, la douleur et la résilience, qui m'ont poussée à m'engager dans la médiation, le dialogue et la promotion de la participation des femmes au processus de paix.

 

DW : En quoi est-ce que l’action locale dans les villages peut inspirer ou être transposée aussi à un autre niveau, pour que les femmes, un peu sur le même modèle, participent aussi à des niveaux de décision plus élevés ?

Ici, chez nous, je ne sais pas quoi dire. Nous travaillons avec les femmes, les femmes militantes pour la paix, qui se battent pour la paix.
Avec elles, nous avons eu un financement de Global Fund for Women et avec ce financement, nous avons mis sur place des paillotes de paix et dans ces paillotes, les femmes travaillent avec les chefs locaux pour résoudre les conflits au niveau communautaire.

Et nous savons que, une fois que nous pouvons résoudre le conflit au niveau communautaire, nous pourrons aller dans des dialogues pour parler sur la question de paix. Surtout pendant cette période que nous vivons, une période de guerre, les femmes se donnent et elles sont résilientes malgré les difficultés que nous traversons, et elles se donnent pour que la paix revienne. Et dans ces périodes de paix, nous essayons de résoudre les conflits d'abord au niveau communautaire, parce que la paix commence par moi-même avant qu'elle ne monte au niveau à d'autres niveaux supérieurs.

 

DW : Parmi vos premières actions, il y avait une action qui avait permis à des femmes en territoire de Rutshuru de bénéficier d'une petite aide pour se mettre à vendre des beignets. Est-ce que vous pourriez nous parler de cette expérience ? Comment ça s'est déroulé et en quoi est-ce que ça a aidé les femmes bénéficiaires ?

C’est un financement du Global Fund for Women aussi. On a vu que les femmes, lorsqu'elles allaient chercher du bois dans la brousse pendant cette guerre, les femmes vivant dans les camps, parce que nous nous sommes des déplacés. Nous étions venus de Rutshuru pendant la guerre vers Goma et chaque fois que les femmes allaient chercher le bois de chauffe, elles rencontraient des bandits qui abusaient d'elle. Elles étaient souvent violées, toujours violées. Elles se disaient : "Quand nous allons chercher à manger, on nous viole, nos enfants meurent de faim ici. Qu'est-ce qu'il faut faire aussi pour combattre cela ?"

Il y avait aussi le système de sexe et de survie. Les femmes se donnaient n'importe comment pour que leurs enfants aient à manger. Elles pouvaient coucher même avec un homme à crédit. Il lui donnait 5 000 francs et il lui disait : "On va aller cinq fois aujourd'hui, demain et après-demain". Nous nous sommes dit que ça devenait très grave.

Nous avons écrit à nos partenaires, ils nous ont donné un financement et avec ce financement, nous avons fabriqué les beignets. Avec ces beignets, chaque femme devait chaque fois aller vendre et le petit le bénéfice, elle pouvait le diviser en deux : elle gardait une moitié et l’autre moitié, elle l’utilisait pour acheter à manger à ses enfants.

C'est ainsi que, après au moins deux, trois mois, nous nous sommes dit non, il faut créer une association villageoise d'épargne et de crédit.
Et à partir des bénéfices qu'elles pouvaient avoir, elles devaient chaque fois mettre quelque chose dans la caissette. En d'autres termes, c'est une coopérative. Et chaque semaine, on épargne quelque chose. Au lieu d'aller utiliser tous les bénéfices, elle prend un peu de bénéfices, elle met dans la caissette et nous créons des associations villageoises d'épargne et de crédit. Et c'est comme ça qu'avec ces associations villageoises d'épargne et de crédit, les femmes ont avancé, et aujourd'hui, elles se prennent en charge.

Eco Africa | Des femmes assises par terre avec des chutes de tissus
Ces femmes recyclent des tissus en RDCImage : DW

Aujourd'hui, elles sont capables de faire étudier leurs enfants. Aujourd'hui, il y a même des femmes qui ont déjà acheté des parcelles, où elles peuvent mettre une petite maisonnette au lieu d'aller payer un loyer. Et surtout que lorsque la guerre a éclaté ici à Goma, les déplacés, on a fait rentrer par force.
Mais là, celles restées dans la ville, jusqu'aujourd'hui, elles continuent avec les associations villageoises d'épargne et de crédit. Même si vous venez ici aujourd'hui, je peux vous amener là où nous travaillons et les femmes, peuvent en témoigner : aujourd'hui, elles prennent leurs familles en charge et surtout que nombreuses sont celles qui, après avoir été violées, avaient été abandonnées par leurs maris.

C'est ainsi que nous avons pris cette initiative. Et aujourd'hui, certains de ces hommes commencent même à rentrer dans la maison parce qu'ils voient que maintenant, la femme a des moyens. Quand la femme a des moyens, l'homme rentre et la vie continue et ils éduquent, ils éduquent ensemble leurs enfants, ils vont à l'école et les femmes sont capables maintenant aujourd'hui de payer même l'hôpital si leur enfant est malade. Pour nous, ça a été un grand succès. L'autonomisation de la femme, quand la femme a des moyens, tout marche bien, même dans la famille. 

DW : Vous l'avez déjà évoqué, mais est-ce que vous pourriez redire un mot de l'autonomisation économique qui peut servir de levier à une paix durable ? Quel est le rapport entre le fait qu'une femme soit autonome économiquement et le fait que peut être sa famille aille mieux, ou qu'elle peut davantage choisir librement, participer aux décisions ou servir de médiatrice ?

Quand la femme a des moyens, toute la famille l'approche. Parce qu'il y a des femmes qui nous disent que lorsqu'elles n'étaient pas encore entrées dans les associations villageoises d'épargne et de crédit, elles étaient minimisées par leur famille, par les membres de la famille, surtout du côté de leur mari.
Et aujourd'hui, parce que la femme a des moyens, elle est capable aussi, quand les visiteurs arrivent, de leur préparer à manger, de mettre la table. Elle est capable aujourd'hui d'accueillir les visiteurs et leur même de leur acheter de l'eau à boire. Elle est capable aujourd'hui de faire étudier ses enfants. Et voilà que même toute la famille maintenant l'approche.

Et par ailleurs, quand il y a des problèmes dans la maison, on la met aussi autour de la table. Elle peut discuter avec les autres. Elle peut aussi parler aux hommes parce qu'elle a des moyens pour chercher des solutions aux problèmes qui sont dans la famille. Voilà pourquoi la femme aussi doit avoir des moyens pour la bonne marche de sa famille.

DW : Depuis un an, l'AFC-M23 a pris le contrôle de larges pans du Nord- et du Sud-Kivu. Quelles sont les évolutions que vous notez ces derniers mois en termes de participation des femmes à la vie sociale et politique ?

Ça, c'est une question politique à laquelle vraiment je ne pourrais pas vous donner une réponse qui est claire parce que jusque-là, nous, nous travaillons à profil bas. Le M23 nous a dit qu'il n'a pas besoin de la société civile. Nous continuons avec certaines de nos activités, pas toutes les activités, surtout sur l'autonomisation de la femme.

Et une chose que je dois dire dans les paillotes de paix, nous travaillons avec les autorités locales et nous avons déjà été chez le chefs des chefferies pour lui présenter les civilités et ainsi que chez le chefs des groupements, et lui parler de ce que nous faisons dans les paillotes de paix.
Nous avons sollicité l'accompagnement des autorités de fait, donc les autorités du M-23. Nous avons souhaité solliciter leur accompagnement pour que nous puissions continuer avec le travail dans les périodes de paix à la résolution des conflits et la médiation au niveau communautaire.

 

DW : Et pour finir, vous-même, Liberata Rubumba, vous avez été déplacée, vous avez perdu vos biens, notamment, et malgré tout, vous continuez. Alors qu'est-ce qui vous donne ce courage, cette force ? Et comment les partager avec les autres femmes du Nord-Kivu et, plus généralement, qui vivent dans des zones de conflit ? Comment faire pour ne pas baisser les bras ?

Partout où nous sommes, au niveau de la base et jusqu'aux instances supérieures, ici chez nous, vous voyez, nous avons des femmes dans les instances de prise de décision, mais elles sont moins nombreuses, pourquoi? Ce sont elles qui font marcher la machine…C'est la femme qui sait quand, dans la maison, quelque chose ne va pas. Quand les enfants se battent, c'est la femme qui les réconcilie. C'est la femme qui doit faire vivre la famille. C'est la femme qui peut faire comprendre aux hommes que vraiment, nous devons nous battre pour que la paix revienne.

En 2007, j'ai conduit une délégation de femmes qui est intervenue quand il y avait les rebelles avec Laurent Nkunda, dans le territoire de Masisi.  Nous lui avons demandé de cesser avec les guerres, avec la guerre, parce qu'il y avait beaucoup de violence ici, chez nous. Il nous a compris, il nous a donné quelques recommandations. Puis nous sommes allés à Kinshasa pour rencontrer les différentes autorités.

Après, grâce à cette initiative des femmes sont allées voir les autorités pour aller leur dire que chez nous, c'est la guerre, chez nous, nous mourons, que chaque jour, les femmes sont violées, que les enfants sont enrôlés dans les groupes armés. Et voilà qu'après, notre gouvernement a organisé une conférence, la conférence sur la paix et la sécurité et le développement à laquelle d'ailleurs, moi, je suis allé participer aux travaux  préparatifs de cette conférence.

Et en janvier 2008, cette conférence a eu lieu ici à Goma, la Conférence sur la paix et la sécurité et développement et le développement dans les territoires du Nord et du Sud-Kivu, et cette conférence avait abouti à un acte d'engagement, raison pour laquelle j’appelles d'autres femmes : levons-nous ! Levons-nous ensemble avec les hommes pour construire la paix chez nous !