Zéro droits de douane chinois : Percée ou dépendance ?
20 mai 2026
Les premières cargaisons d'avocats en provenance du Kenya sont arrivées en Chine au début du mois de mai, dans le cadre de la suppression temporaire des droits de douane chinois. Selon les analystes, c'est un signe clair que l'accord commence à produire des effets concrets.
Cette politique, entrée en vigueur le 1er mai, accorde aux plus grandes économies africaines un accès sans droits de douane au marché chinois pour les deux prochaines années.
"Le fait que la Chine instaure le zéro droit de douane est très, très encourageant", déclare à DW Olive Gichuri, agricultrice kenyane spécialisée dans le café. "Cela signifie de meilleurs revenus pour les agriculteurs. Lorsque notre café devient très compétitif, cela entraîne davantage de demande et ouvre aussi davantage de marchés pour les producteurs."
"Les agriculteurs ne sont plus limités à vendre leurs produits uniquement sur le marché local [kenyan]", ajoute Olive Gichuri, qui confirme que le zéro droit de douane avait ouvert le marché chinois.
Lauren Johnston, chercheuse principale et économiste internationale spécialisée dans la Chine, l'Afrique et la géoéconomie à l'AustChina Institute de Melbourne, estime dans une interview à DW que cette politique "constitue en réalité un cadeau principalement destiné aux économies africaines les plus fortes, celles à revenu intermédiaire et relativement bien positionnées pour accroître leurs exportations."
En 2025, la Chine et l'Afrique ont échangé un volume record de 348 milliards de dollars (312 milliards d'euros) de marchandises, selon l'Administration générale des douanes chinoises. La Chine est le principal partenaire commercial de l'Afrique depuis seize années consécutives.
Les pays africains ont exporté vers la Chine environ 123 milliards de dollars de marchandises, principalement du pétrole, des minerais et d'autres matières premières. En retour, ils ont acheté environ 225 milliards de dollars de produits chinois, surtout des biens manufacturés, des produits électroniques, des véhicules et des machines.
Le déficit commercial de l'Afrique avec la Chine a fortement augmenté, atteignant un niveau record de 102 milliards de dollars en 2025, contre environ 62 milliards l'année précédente, selon les données officielles chinoises.
"Le prix des exportations est faible parce que nous n'ajoutons pas de valeur à nos exportations", estime Adu Owusu Sarkodie, économiste et maître de conférences à l'Université du Ghana, au micro de DW. "La meilleure façon de nous positionner est d'ajouter de la valeur à nos exportations afin d'obtenir de meilleurs prix, des revenus plus élevés et ainsi réduire la pauvreté."
Une grande partie de ce creusement du déficit commercial provient de la volonté de la Chine de diversifier ses chaînes d'approvisionnement dans le contexte de son différend avec les États-Unis. La demande croissante de l'Afrique pour les technologies vertes — comme les véhicules électriques, les motos électriques et les panneaux solaires — a également entraîné une hausse des importations en provenance de Chine.
Le Kenya, l'Afrique du Sud et le Ghana parmi les « gagnants » du zéro droit de douane
Le Kenya figure parmi les premiers bénéficiaires évidents. La Chine a accordé environ 98,2 % d'accès sans droits de douane aux produits kenyans dans le cadre de l'« Early Harvest Agreement ».
"Si l'on considère la population chinoise et sa consommation, cela signifie que nous pourrons faire davantage d'affaires autour du café en Chine. Et encore une fois, les acteurs de l'industrie du café en bénéficieront davantage", déclare à DW Frederik Gathuma, agriculteur kenyan.
En 2024, le Kenya a importé pour 4,31 milliards de dollars de marchandises chinoises, selon la base de données COMTRADE des Nations unies. Mais ses exportations vers Pékin restent bien plus modestes et se concentrent sur le thé, le café, les fleurs coupées et les produits frais.
L'écart demeure important, mais les normes agricoles élevées du Kenya, ses infrastructures dans la chaîne du froid et ses relations commerciales pourraient lui permettre d'augmenter ses exportations plus rapidement que beaucoup d'autres pays africains.
L'Afrique du Sud est l'une des économies du continent les mieux préparées à l'exportation. Le thé rooibos sud-africain bénéficie désormais d'un accès sans droits de douane, et le secteur minier — notamment l'or, le platine et le chrome — pourrait profiter de coûts d'entrée réduits dans les chaînes d'approvisionnement chinoises.
Le Ghana a atteint un record de 14,1 milliards de dollars d'échanges commerciaux avec la Chine en 2025. L'opportunité est réelle, mais les risques le sont aussi.
De nombreux économistes exhortent Accra à éviter de se concentrer uniquement sur l'exportation de fèves de cacao brutes et à investir dans la transformation afin d'exporter du beurre de cacao et du chocolat "fini" : les droits de douane nuls sur les produits transformés profitent aux travailleurs ghanéens, tandis que les droits nuls sur les fèves brutes profitent surtout aux usines chinoises.
Les pays enclavés confrontés à des obstacles logistiques
Le Mali et le Niger illustrent les limites de l'accord pour les pays enclavés et dépendants des ressources naturelles.
Ces deux pays du Sahel font face à des coûts logistiques élevés qui annulent une partie des économies réalisées grâce à la suppression des droits de douane. Leurs marchandises doivent parcourir des centaines de kilomètres pour atteindre un port, ce qui augmente les coûts et les délais. De plus, aucun des deux pays ne dispose d'industries exportatrices suffisamment développées pour répondre aux exigences chinoises en matière de volume, de certification et d'emballage.
"Nous formons les exportateurs afin qu'ils puissent respecter les normes des douanes chinoises", explique Erick Rutto à DW. Il est le président de la Chambre nationale de commerce du Kenya. "Concernant les normes phytosanitaires, nous les formons également et leur fournissons un accès au marché ainsi que les bons prix pour les biens et les matières premières", poursuit-il.
Les analystes estiment que les producteurs africains doivent investir dans les tests et les certifications afin de respecter les normes chinoises de sécurité alimentaire et phytosanitaires.
La majorité du transport maritime entre l'Afrique et la Chine passe encore par les ports de Dubaï ou de Singapour, ce qui augmente les coûts et réduit les avantages liés à la baisse des droits de douane. La Chine investit dans des liaisons maritimes directes, mais cela prendra du temps.
Pour l'économiste internationale Lauren Johnston, cette politique de zéro droit de douane pourrait aussi stimuler le commerce intra-africain et ainsi favoriser la croissance des pays les moins développés.
"Cette politique pourrait favoriser la croissance des économies africaines les plus faibles, notamment à travers leurs échanges commerciaux avec les économies plus fortes", analyse Lauren Johnston qui se référe à des pays comme le Burundi et le Malawi, dont les économies sont moins tournées vers le commerce que celles de l'Afrique du Sud, du Nigeria, du Kenya, de l'Éthiopie ou de l'Égypte.
S'inspirer du modèle chinois
L'homme le plus riche d'Afrique, Aliko Dangote, a récemment affirmé que la Chine domine les affaires en Afrique non pas grâce à ses droits de douane nuls, mais parce qu'elle propose des financements à long terme pour de grands projets industriels et d'infrastructure que les partenaires occidentaux hésitent à soutenir.
"Si je vais en Italie, par exemple, et qu'on me demande de signer un chèque de 500 millions de dollars pour une centrale électrique, alors que les Chinois me disent : donnez-moi simplement 20 %, le reste je le finance sur cinq ans, lequel allez-vous choisir ? Évidemment, vous choisirez l'offre chinoise", a déclaré Dangote dans une récente interview au podcast "In Good Company" de Nicolai Tangen.
Pour des pays comme le Kenya, l'Afrique du Sud et le Ghana, la politique chinoise de zéro droit de douane représente une véritable opportunité. Ces pays disposent de meilleures infrastructures d'exportation, de normes de qualité plus solides et d'un meilleur soutien politique. Mais pour la majorité des 53 pays africains, cette politique ressemble moins à une "clé en or" qu'à une porte déjà difficile à ouvrir.
"Les pays africains veulent, d'une certaine manière, reproduire l'histoire de la croissance chinoise", conclut Lauren Johnston. "Ils doivent trouver comment s'industrialiser grâce à ce processus, de la même manière que la Chine l'a fait avec d'autres économies avancées."
À plus long terme, cette politique pourrait renforcer les liens économiques entre la Chine et l'Afrique tout en augmentant les flux commerciaux entre les deux parties.