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"Le pays de Mandela ne peut devenir le théâtre de violence"

29 juin 2026

Face aux violences xénophobes en Afrique du Sud, Adama Dieng rappelle que ce phénomène menace le pays et l’ensemble du projet panafricain.

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États-Unis, New York - Siège de l'ONU - Adama Dieng (Illustration)
Des publications incendiaires sur les réseaux sociaux - montrant des hommes brandissant des machettes ou qualifiant les étrangers de "sangsues" - alimentent un climat délétère en Afrique du Sud, où des groupes antimigrants somment les clandestins de quitter le pays d'ici le 30 juin.Image : Imago/Pacific Press Agency/A. L.-Jones

Le mouvement anti migrants March and March dont les sympathisants arborent des T-shirt aux couleurs de l'Afrique du Sud a lancé un ultimatum exigeant l'expulsion des migrants en situation irrégulière d'ici le mardi 30 juin.

Cette initiative n'a aucun soutien officiel et a été critiquée par les autorités.

Face à la recrudescence des violences xénophobes dont sont l'objet certains Africains en Afrique du Sud, l’ancien secrétaire général adjoint de l’Onu tire la sonnette d’alarme sur le risque de banalisation des discours haineux dans une tribune. Adama Dieng, qui est aussi envoyé spécial de l'Union africaine (UA) pour la prévention du crime de génocide et des autres atrocités de masse, met en avant la menace que représente la xénophobie pour l'Afrique entière.

Cliquez sur la photo centrale pour écouter l'interview d'Adama Dieng

" Les tragédies ne commencent jamais par des massacres "

DW : Adama Dieng, bonjour

Adama Dieng : Bonjour

DW : Xénophobie en Afrique du Sud : un avertissement que l'Afrique ne peut ignorer. C'est le titre d'une tribune que vous aviez récemment publiée. La situation en Afrique du Sud vous inquiète visiblement.

Adama Dieng : Ça m'inquiète effectivement, et c'est la raison pour laquelle j'ai estimé nécessaire de publier cette tribune, qui se veut simplement un cri d'alarme, parce que c'est une situation qui dépasse le cadre sud-africain et qui menace même, je dirais, les fondements du projet panafricain.

DW : C'est pourquoi vous écriviez dans votre tribune qu'il est douloureux que de tels actes se produisent dans le pays, qui fut autrefois le symbole de la réconciliation, de la dignité, de la solidarité humaine ?

Adama Dieng : Oui, et c'est clair que je suis déçu que ça vienne des Sud-Africains. Mais ce que j'ai voulu surtout, c'est alerter sur un basculement dangereux. J'ai tenu à rappeler que les tragédies ne commencent jamais par des massacres, mais par la banalisation de la haine et la désignation des boucs émissaires. Et c'est pourquoi j'ai tenu aussi à rappeler la responsabilité morale de l'Afrique du Sud. Le pays de Mandela, symbole mondial de la réconciliation, ne peut devenir le théâtre d'une violence ciblée contre d'autres Africains. On ne peut pas parler de Mandela sans réaffirmer les valeurs fondatrices du panafricanisme. Et je rappelle d'ailleurs que la libération de l'Afrique du Sud fut une victoire collective du continent. Donc la Tribune est un appel aussi à la mémoire historique et à la solidarité africaine.

DW : Les pays africains, dont les ressortissants sont concernés par ces violences xénophobes, sont montés au créneau, à l'instar du Ghana ou encore du Nigéria, mais pas l'Union africaine. Pourquoi cette omerta ?

Adama Dieng : Il est vrai que divers observateurs estiment que le silence de l'Union africaine révèle un décalage préoccupant entre les principes proclamés et la capacité d'action collective. Bon, mais pour moi, il y a peut-être tout simplement une prudence diplomatique que certains trouvent excessive. Critiquer ouvertement un État membre, surtout un pays aussi influent que l'Afrique du Sud n'est ni simple ni courant.

Et je crois que cette prudence peut cependant se transformer en silence paralysant. Et ma tribune voulait précisément parer à cela. Et je crois que, en parlant en tant qu'envoyé spécial de l'Union africaine, c'est l'Union africaine qui parle.

Mais il faudra aller peut-être plus loin. Il faudra en fait que cette peur d'exposer les divisions internes fasse croire que condamner la xénophobie en Afrique du Sud reviendrait à reconnaître que le panafricanisme est fragilisé. Il ne faut surtout pas redouter de mettre en lumière les fractures du continent et il faut s'y attaquer D'ailleurs, je dirais de front.

DW : Pendant ce temps, Adama Dieng, l'Afrique du Sud, a rapatrié près de 3000 étrangers en situation irrégulière en seulement une semaine. Et les étrangers qui ne sont pas en règle ont jusqu'au 30 juin pour quitter le pays. La situation va de mal en pis.

Adama Dieng : J'espère que le leadership africain sud-africain va se ressaisir. Moi, mon ma tribune est un appel moral et politique à défendre l'idéal panafricain et la xénophobie sud-africaine, je l'ai dit tout à l'heure, est un symptôme et non une anomalie. Elle révèle les vulnérabilités du continent et en tant qu'Africains, nous devons choisir entre la solidarité fondatrice ou la fragmentation dangereuse. J'ai vu des gens aller jusqu'à même dire qu'ils ne soutenaient pas l'Afrique du Sud au Mondial. Je dis-nous sommes tous des Africains et je crois que ce qu'il faut, c'est en tant qu'Africains, nous devons choisir entre, comme j'ai dit tout à l'heure, la solidarité fondatrice ou la fragmentation dangereuse. Et mon message est un message de vigilance, mais aussi un message d'espoir. L’Afrique ne peut pas construire son avenir sur le rejet de l'autre. Notre histoire est celle de la solidarité entre peuples africains.

Les frontières qui nous séparent ne doivent jamais être plus fortes que les valeurs qui nous unissent. Et je crois que lorsque les Africains commencent à craindre d'autres Africains sur le sol africain, c'est toute l'idée du panafricanisme qui est menacée.

Mais lorsque nous nous levons ensemble pour défendre la dignité humaine, eh bien c'est l'Afrique de Nelson Mandela, de Cheikh Anta Diop, de Kourouma, de Nyerere, de Léopold Senghor qui renaît. Et nous espérons que le leadership sud-africain et le président Cyril Ramaphosa, qui a fait une intervention il y a quelques jours, eh bien, seront beaucoup plus engagés pour dire aux Sud-Africains, nous n'accepterons pas, nous ne tolérerons pas et que les mesures les plus fermes seront prises contre les auteurs de discours xénophobe, les auteurs d'actes violents liés à la xénophobie.

DW : Merci beaucoup Adama Dieng.

Adama Dieng : C'est moi qui vous remercie.

DW MA-Bild Eric Topona
Eric Topona Journaliste au programme francophone de la Deutsche WelleETopona