Les difficultés du Mali, 60 ans après son indépendance | Interviews exclusives DW | DW | 22.09.2020
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Interviews exclusives

Les difficultés du Mali, 60 ans après son indépendance

Entretien avec le professeur Doulaye Konaté à l'occasion du 60ème anniversaire de l'indépendance du Mali, acquise à la suite de l'éclatement de la Fédération du Mali.

Naissance de la fédération du Mali du Mali sous l'égide des autorités francaises.

Naissance de la fédération du Mali du Mali sous l'égide des autorités francaises.

La Fédération du Mali rassembla brièvement le Sénégal et la République soudanaise - l'actuel Mali - entre 1959 et 1960. Retour sur ce pan de l'histoire du Mali avec le professeur Doulaye Konaté, Professeur d’histoire émérite à l'université de Bamako, ancien recteur de l’Université.

DW: Racontez-nous, pour commencer, les conditions dans lesquelles le Mali a accédé à son indépendance. 

Doulaye Konaté : Le Mali (ex-Soudan français) a d'abord accédé à l'indépendance en tant qu'État fédéré, fédéré avec le Sénégal, sous l’appellation de Fédération du Mali, et cette indépendance a eu lieu le 20 juin 1960. C'est à dire que le 20 juin 1960, de manière solennelle, la France a reconnu la souveraineté internationale de cette fédération. Donc c'est cette fédération du Mali qui a accédé à l'indépendance le 20 juin 1960. Avant donc de devenir le Mali, on appelait le territoire actuel du Mali le Soudan français. Donc pour les dirigeants maliens (soudanais à l’époque), la question de la fédération était une question vitale.

N'ayant pas pu empêcher le Sénégal, qu'ils considéraient comme en sécession (à partir du 20 août 1960, date de l’éclatement de la fédération) – c'est très important – d'accéder à l'indépendance, le Mali (appelé alors République soudanaise) a dû donc, à son corps défendant, proclamer son indépendance le 22 septembre 1960. Donc ça c'est la seconde  indépendance, c'est cette dernière date qui marque l'indépendance de l'actuelle République du Mali, qui a été décidée par le congrès extraordinaire de l’US.RDA du 22 septembre 1960 et proclamée dans la foulée par Modibo Keïta, après une délibération de l’assemblée législative du Soudan, transformée en l'occurrence en assemblée nationale du Mali.

DW: S'il y a eu des erreurs commises à l'époque dans l'accession à l'indépendance, lesquelles sont-elles selon vous?

Doulaye Konaté : À mon avis, la première difficulté a été celle dont je viens de vous parler, c'est à dire le fait, pour tous ces pays, d'être allés à indépendance dans le cadre d'Etats minuscules, comme on disait alors, une Afrique "balkanisée" - le terme est de Léopold Sédar Senghor (premier président du Sénégal, fervent partisan du fédéralisme). Cette Afrique divisée qui partait à l'indépendance, c'était déjà une erreur – si nous devons aujourd'hui identifier les erreurs. Et je crois que certains des leaders de l’époque avaient déjà identifié et regretté cette erreur-là. Je crois que nous la payons encore cher: les États dans lesquels nous nous inscrivons aujourd'hui, on le voit bien, arrivent difficilement à s'imposer, à compter véritablement dans un monde de plus en plus globalisé où ce sont les grandes régions qui comptent ; c'est à mon avis une des premières difficultés qui s'est posée à l'indépendance.

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"Les difficultés que le Mali connaît trouvent, en partie, leur explication dans la manière dont les territoires ont été délimités"

Il y a aussi la question du parti unique, parce qu'il faut le savoir – et on ne le rappelle pas suffisamment – que la période qui a précédé l'indépendance des pays de l'Afrique francophone, qu'on appelait la période de la semi-autonomie (1956- 1960), c'est à dire que c'est une période pendant laquelle les différents territoires avaient eu des "gouvernements", en tout cas des exécutifs semi-autonomes. Ceux-ci avaient un Métropolitain (un Français) à leur tête, qui était assisté d'un secrétaire général autochtone, (un Africain). Il y avait une vie politique multi-partisane avec des élections périodiques. La démocratie représentative multi-partisane dans ces différents pays ne date donc pas seulement des années 1990 comme on pourrait être tenté de le penser (en attribuant un peu abusivement d’ailleurs la paternité de la démocratisation dans les pays francophones   au fameux sommet France-Afrique de la Baule à l’initiative du président François Mitterrand). Après l’accession aux indépendances, les nouveaux pouvoirs mis en place dans les différents pays  ont œuvré presque tous à l’avènement de partis uniques souvent mêmes constitutionnels en lieu et place du système pluraliste. Et on sait où cela nous a conduits. Donc, à mon avis, ça aussi, ça a été une des erreurs : d'avoir mis fin à cette vie politique multi-partisane qui avait cours dans nos pays avant les indépendances et qui, une fois que les indépendances ont été acquises, a été remise en cause.

DW: Dans quelle mesure ces erreurs ont-elles eu des conséquences sur l'unicité, par exemple, du Mali aujourd'hui?

Doulaye Konaté : Je pense que les difficultés que le Mali connaît trouvent en partie – mais en partie seulement – leur explication dans la manière dont les différents territoires eux-mêmes ont été délimités par le colonisateur. N'oublions pas que tous ces États postcoloniaux africains ont hérité des  tracés de frontières qui ont été faits à l'époque coloniale et ces tracés ont quelque fois divisé des communautés homogènes entre plusieurs pays et donc tout cela crée des problèmes. Ça veut dire que la question qui s'est posée pour tous ces nouveaux États, au lendemain des indépendances, est celle de la  construction nationale ("nation building") et que toutes les composantes du pays se sentent complètement parties intégrantes de la nation. Si vous voulez faire allusion aux problèmes qui se posent dans le nord du Mali, ils ont d'abord été analysés sous l'angle de l'intégration de minorités ethniques à l’ensemble national. Pendant longtemps, c'est comme ça qu'on les a analysés. Mais force est de constater qu'aujourd'hui, ces problèmes se sont complexifiés du fait de la mondialisation en l’occurrence, de l’imbrication de divers intérêts   locaux particuliers avec des réseaux internationaux en lien avec des trafics en tous genres et l’interférence d’intérêts géostratégiques et géopolitiques étrangers.

DW: Le Mali continue de connaître certains problèmes nés de son accession à la souveraineté nationale, notamment le problème touareg, qui continue de secouer l'unité du Mali...

Doulaye Konaté : Oui c'est pourquoi je vous disais que ce problème n'est pas propre au Mali. On le retrouve aussi au Niger notamment... Je pense que c'est la question, comme je vous l'ai dit, de communautés entières qui ont été écartelées entre plusieurs territoires. Les touarègues, on les retrouve essentiellement au Niger, au Mali et en Algérie. Dans ces différentes entités territoriales africaines qui, depuis l'indépendance, sont dans un travail de construction nationale, il faut arriver à ce que les différentes communautés en présence se sentent véritablement appartenir à la nation en tant que communautés de destin transcendant les différences ethniques... Les touarègues ne sont d'ailleurs pas, au Mali, la seule communauté à revendiquer une meilleure prise en compte de leur communauté avec ses spécificités dans le cadre national. Vous avez d'autres communautés vers le sud du Mali, qui peuvent à certains  moments avoir l'impression d'être écartelées entre le Mali et les pays voisins et de ne pas être suffisamment prises en compte dans le cadre national du fait de leur position périphérique (par rapport aux centres de prise de décisions, notamment la capitale). Je pense par exemple au sud du Mali, ou vous avez des communautés qui sont également éclatées entre le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire et le Mali. Mais chacune de ces communautés doit pouvoir être intégrée dans le pays où elle se trouve (au-delà des solidarités intracommunautaires transfrontalières). Donc vous voyez que le problème n'est pas très simple. Les frontières coloniales ont contribué  à créer ce problème-là.

DW: Le Mali est une république laïque, par sa constitution en tout cas. Mais le pays est arrivé à un carrefour où il doit décider si la religion restera séparée de la politique ou non. Lorsqu'on voit, par exemple, l'influence de l'imam Dicko dans le pays, ceci n'est-il pas le signe que le peuple malien veut peut-être tourner aussi le dos à la laïcité?  

Doulaye Konaté : Non, non, non, je crois que certains de mes compatriotes ont bien répondu à cette question avant moi dans d'autres cadres. Je pense qu'à l'étranger, on fantasme un peu autour de la situation malienne actuelle. D'ailleurs, les personnes dont vous parlez ont vite fait de vous signaler – à juste raison d’ailleurs – que dans les pays européens,  qu’on voudrait toujours nous donner comme exemples de laïcité, il y a des partis politiques qui ont des appellations qui font référence explicitement à la religion. Par ailleurs, je ne suis pas sûr moi-même que  les laïcités européennes conduisent toujours dans la réalité à une déconnexion entre le politique et la sphère religieuse. Je crois qu'il faut savoir raison garder. La laïcité, à mon avis, est la pierre angulaire de la construction nationale malienne. Et je ne pense pas, jusqu'à preuve du contraire, que cela ait été remis en cause par les personnalités auxquelles vous faites référence. Nous sommes une vieille terre d'islam au Mali. Nous avons connu des empires où l'islam a joué un rôle très important, pensez à l'empire Songhaï, notamment, mais jamais dans ces grands États il n'a été érigé en religion d'État devant être imposée aux différentes communautés de ces empires. Bien sûr que nous avons connu aussi dans notre histoire, notamment au courant du XIXème siècle, différentes expériences de jihad et même d’États théocratiques. Celles-ci ont été cependant circonscrites dans le temps et l’espace, c'est-à-dire qu’elles se sont inscrites dans des temporalités précises, avec des fortunes diverses d’ailleurs, et aucune d’entre elles n’a embrassé en son temps l’ensemble de ce qui constitue aujourd’hui le territoire national. L’unité et la diversité (pas forcément antinomiques) du Mali sont des faits de l’histoire dont il faut toujours tenir compte.