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La Gambie tente de tourner la page Jammeh

Sandrine Blanchard | Vincent Haiges
13 mars 2017

Oublier les 23 ans de dictature et de répression est impossible. Mais les Gambiens vont devoir (re)vivre malgré ce souvenir.

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Gambia Präsident Adama Barrow | Amtsübernahme & Einweihungszeremonie in Bakau
Image : Reuters/T. Gouegnon

Madi Ceesay boit une gorgée de thé. Il est journaliste en Gambie. Avant de parler dans le micro, il entrouvre plusieurs fois ses rideaux, afin de s’assurer que personne ne l’espionne. Les oreilles du régime Jammeh étaient partout, les gens ont acquis des réflexes pour se protéger, car une seule remarque désobligeante envers le pouvoir suffisait à ce que des personnes disparaissent du jour au lendemain.

Les services secrets de la NIA, la police, des groupes paramilitaires faisaient la chasse aux journalistes, aux dissidents, aux opposants, aux homosexuels. Parce que d’après le président, ces groupes de personnes allaient à l’encontre des valeurs traditionnelles, religieuses ou morales de la Gambie. Cette répression féroce a poussé de nombreux Gambiens à fuir. Avec un million et demi d’habitants, la Gambie est le pays le moins peuplé du continent, mais il était l’un de ceux au plus fort taux d’émigration au monde. Pour ceux restés à l’intérieur du pays, le silence est devenu la règle.

Made Sessi, Journalist aus Gambia
Madi Ceesay a vécu des heures terribles lors de sa détentionImage : DW/V.Haiges

Madi Ceesay travaillait pour le journal „The Independent“. Ses collègues et lui osaient critiquer la politique du gouvernement. Leur journal a été fermé il y a onze ans et tous les membres de la rédaction ont été arrêtés. Pendant un jour et demi, les collègues de Madi Ceesay  ont été interrogés par les services de l’Etat puis relâchés. Lui, qui était le rédacteur en chef du journal, a été conduit dans une prison de la NIA, dans laquelle il a passé trois semaines de cauchemar : « Ça a été horrible. Pendant trois semaines, ils nous ont tenus enfermés, on a été battus deux fois. Ils nous sortaient de la cellule à trois heures du matin pour nous frapper. Ils étaient tous masqués. »


La torture était monnaie courante

Madi Ceesay a été torturé. Le gouvernement voulait savoir pour le compte de qui Madi Ceesay  travaillait. Les autorités étaient persuadées que les journalistes critiques travaillaient tous à la solde de l’étranger, dans le but de déstabiliser l’Etat. Finalement, Madi Ceesay a été libéré, mais son séjour dans les geôles de Jammeh l’a traumatisé. 

Ce qu’a enduré Made Sessi, beaucoup de ses compatriotes l’ont vécu aussi jusqu’en 2016. Et puis Adama Barrow a été élu. Yahya Jammeh a fini par accepter de quitter le pouvoir. La population espère désormais pouvoir vivre sans subir de répression arbitraire, sans avoir constamment la peur au ventre quand ils parlent de politique. Bref, elle espère que le pays va changer en profondeur.
Au carrefour de Westfield, à Banjul, deux hommes discutent sur les différents partis, sur les alliances et leur chance de résister au temps. Tous deux ont une vingtaine d’années et n’ont donc connu que l’ère Yahya Jammeh. Cette scène, cette discussion, aurait été impensable il y a quelques mois encore. Désormais, les journaux publient des lettres de parents qui recherchent des proches disparus. Les familles veulent que l’on fasse la lumière sur ce qui s’est passé ces 23 dernières années.

 

Abubacarr Tambadou, Justizminister aus Gambia
Image : DW/V.Haiges

Comment panser les plaies?
 

Ce travail d’enquête doit être mené au ministère de la Justice. Le nouveau ministre, Abubacarr Tambadou, a fait de la mise en place d’une commission vérité et réconciliation sa priorité. Les dossiers s’entassent sur son bureau : « Nous aurons beaucoup à faire avec les violations des droits de l’Homme par le passé. Et l’une des mesures que nous pouvons adopter est justement une commission vérité et réconciliation. Elle nous permettra de panser nos blessures, en faisant se rencontrer et discuter ensemble les bourreaux et les victimes, sur ce qu’ils ont vécu, souffert, en les faisant parler de leurs craintes. Pour trouver un chemin vers la cohésion de la communauté, de notre société. »


Le ministère étudie d’autres cas de commission similaires mises en place dans d’autres pays au sortir d’une période de dictature. L’Afrique du Sud, bien sûr, qui a finalement proposé l’amnistie aux criminels de l’Apartheid en échange d’aveux complets. Une commission qui ne visait pas en premier lieu à punir, mais à permettre aux différents groupes de population de se réconcilier.
Pas sûr que la Gambie opte pour cette forme de commission-là. Pour l’instant, le ministère en est à la phase d’examen des possiblités. Il lui faudra trouver une solution adaptée à l’histoire et aux particularités culturelles de la Gambie, et peut-être donc inventer son propre modèle. « Nous travaillons très dur. Les attentes sont immenses. Le people gambien a voté pour le changement, cela se comprend. Mais nous essayons d’expliquer à ceux qui ne comprennent pas que cela prend du temps, et que les choses ne vont pas se régler du jour au lendemain, juste parce qu’il y a un nouveau gouvernement », rappelle Abubacarr Tambadou.

Straßenszene mit Zeitungsverkäufer, Gambia
Image : DW/V.Haiges


La commission devrait voir le jour d’ici la fin de l‘année. Les victimes seront appelées à lui faire part de leurs histoires personnelles, qui seront vérifiées au cas par cas. Les premières conclusions sont attendues au bout de deux ans. Encore un peu de patience…

 

(Ceci est un extrait du magazine Droits et Libertés, diffusé le mardi et le jeudi, à 17h30 TU).