1. Aller au contenu
  2. Aller au menu principal
  3. Voir les autres sites DW

"Les autorités burkinabè sont aux abois" (Abdoulaye Diallo)

Sandrine Blanchard
22 juin 2022

Interview avec Abdoulaye Diallo, coordonnateur du Centre national de la presse Norbert Zongo à Ouagadougou. Il critique vertement la stratégie du gouvernement burkinabè dans la lutte contre l'insécurité et pour répondre aux besoins de la population.

https://p.dw.com/p/4D2tS

Le Burkina Faso fait face ces derniers mois à une recrudescence des violences terroristes, contre l'armée et la population civile.

Pour répondre à ce phénomène, le président de la transition militaire, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, a présidé lundi [20.06.22] un conseil de défense dont deux décisions sont ressorties: la création d'une nouvelle structure rattachée au ministère de la Défense et intitulée "brigade de veille de défense patriotique", chargée de coordonner les milices d'autodéfense citoyennes qui se sont formées à travers le pays, et puis la création, dans les régions du Sahel et de l'Est, de zones dites "d'intérêt militaire". Les autorités précisent que "toute présence humaine" y sera interdite.

Lire aussi : Deuil national au Burkina, entre douleur et lassitude

Réaction d'Abdoulaye Diallo, coordinateur du Centre national de presse Norbert Zongo de Ouagadougou, dans cet entretien accordé à la DW. Il estime ainsi, au micro de Sandrine Blanchard, que la junte militaire est "aux abois".

Entretien avec Abdoulaye Diallo, coordinateur du Centre national de presse Norbert Zongo à Ouagadougou.

 

Abdoulaye Diallo. Bonjour et bienvenue.

Bonjour. C'est un grand plaisir. Merci de me recevoir.

 

Vous dirigez le Centre national de la presse Norbert Zong,o à Ouagadougou. Depuis peu, il existe un émissaire, un médiateur de la Cédéao, Mahamadou Issoufou, le président du Niger et il a déclaré, je cite au sujet de la situation qui prévaut au Burkina Faso, que le pays connaissait aujourd'hui "une crise multidimensionnelle, sécuritaire, humanitaire, politique, socioéconomique". Comment ça se traduit de votre point de vue dans le quotidien de la population burkinabè ?

Je pense que le président Mahamadou Issoufou a bien raison de dire que c'est une crise multidimensionnelle. Nous sommes dans un pays ou un Burkinabè sur huit ne dort pas chez lui, car nous sommes à près de deux millions de déplacés internes. On est dans un pays où plus de 50 % du territoire échappe totalement au contrôle de nos autorités. Nous n'avons plus de frontière avec le Niger parce que nous ne contrôlons rien. Une bonne partie de la frontière malienne, elle, est perdue. Nous n'avons plus de frontière que le Bénin parce que c'est hors de contrôle des autorités burkinabè et aussi une partie de frontière avec le Togo. Evidemment, quand c'est comme ça, il n'y a pas de loi, il n'y a rien qui régit l'organisation de toutes ces zones. Donc ça devient très compliqué.

Lire aussi : Au Burkina, les attaques djihadistes contre des civils s’intensifient

A côté de la question d'insécurité, liée notamment au terrorisme, il y a aussi d'autres phénomènes qui s'invitent. C'est mélangé. Il y a du terrorisme, donc ce qu'on appelle le djihad, il y a aussi des grands bandits, il y a des trafiquants. Ils ont besoin d'espace pour faire transiter la drogue, les cigarettes et tous les produits de contrebande. Mais il y a aussi un problème ethnique qui indexe une ethnie comme responsable, un délit de faciès. Et donc tout ça fait que c'est un cocktail explosif.

On assiste aussi à une montée vertigineuse des prix des denrées qui passent du simple au double ou triple. On ne peut plus acheter le sac de riz, le sac de maïs, le sac de mil, l'huile pour la consommation. Le pain, son prix a certes été maintenu, mais le grammage a baissé, ce qui revient à la même chose. Donc voilà autant de problèmes que nous vivons aujourd'hui qui rendent la chose très difficile et qui nécessitent un gouvernement fort, un gouvernement crédible et un gouvernement transparent qui va fédérer la population autour de lui.

Lire aussi : Les putschistes en échec face aux djihadistes

 

Justement, les autorités de transition ont fait une annonce en début de semaine :  la création de deux zones dites « d'intérêt militaire » dans l'Est et la région du Sahel burkinabè, qui sont des régions dans lesquelles « toute présence humaine » sera interdite. Est-ce que, selon vous, c'est une réponse adéquate ?

Je vais vous dire tout de suite : je ne crois même pas que c'est une réponse, à plus forte raison qu'elle puisse être adéquate. Ça veut dire que maintenant, non seulement on a deux millions de déplacés qu'on ne sait pas gérer, et on va y ajouter d'autres millions ? On va la gérer comment ? Cela veut dire que toute la population de ces régions doit partir sous peine de se faire massacrer par l'armée… c'est ce que ça veut dire ?

On parle de l'Est et du Sahel. Ces deux zones mises ensemble, c'est minimum 50 % du territoire burkinabè. Mais déjà, il faut agir sur le terrain. Il faut, quand les populations sont menacées, arriver à en assurer la protection. Ce qui est arrivé à Seytenga certains est proprement scandaleux.

 

C'était 86 morts, je crois, récemment...

... Officiellement 96 morts. Ça, c'est la version officielle du gouvernement. C'est plus que ça, même, selon les informations que nous avons. Mais en fait, ce qui est plus scandaleux, c'est le fait que l'armée vienne évacuer le reste des militaires qui ont été attaqués et laisse la population à elle-même. C'est la même zone où  vous voulez revenir pour l’occuper militairement ? Quel sens cela a-t-il ?

Pour moi, c'est juste un effet d'annonce d'un pouvoir qui est aux abois, un pouvoir qui est venu interrompre le processus et qui n'a pas les réponses au problème qu'il est censé venir régler. Surtout que maintenant, on a la preuve. On sait que derrière ces militaires, il y a les tenants de l'ancien régime de Blaise Compaoré qui veulent prendre leur vengeance par rapport à l'insurrection de 2014. Mais ça, ça ne marche pas.

 

Pourtant, le procès des assassins de Thomas Sankara a pu avoir lieu jusqu'au bout. Ça, on n'en était pas sûr au moment du putsch de janvier 2022.

Le procès Sankara était déjà pratiquement fini. Donc ils n’avaient aucun intérêt d’arrêter le procès. Et la justice fait partie d'un des acquis importants de notre pays. L'indépendance de la justice.

Lire aussi : Thomas Sankara - le révolutionnaire intègre

 

Mais on ne voit pas de grandes manifestations comme celles qui ont renversé Blaise Compaoré d'antan ou le Balai citoyen. Il n'y a pas ça…

Oui, et ça se comprend. Le contexte n'est pas le même. Le seul problème, c'est que c'est comme s'il y a aussi une petite fatigue par rapport à tout ça. Les manifestations, les quelques-unes qui veulent se dérouler sont interdites.

 Aujourd'hui, on peut vous canarder pour rien. Vous lancez un mouvement, on peut vous tuer et faire croire que c'est des terroristes qui vous ont tué.

 

Vous n'avez pas peur ?

La peur est humaine. Avant, je me sentais protégé parce que si quelque chose m'arrivait, c'était la responsabilité du régime de Blaise Compaoré. Aujourd'hui, je ne sais rien, mais ça ne doit pas nous empêcher de continuer. Parce que si on ne le fait pas, qui va le faire à notre place ?

 

Merci beaucoup. 

C’est moi qui vous remercie.