Algérie: les espoirs déçus sont un terreau pour les islamistes radicaux | Afrique | DW | 04.04.2019
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Afrique

Algérie: les espoirs déçus sont un terreau pour les islamistes radicaux

Le chercheur Brahim Oumansour pense que le traumatisme des années 1990 empêche une adhésion des Algériens à l'islamisme radical. A moins que la transition ne soit pas à la hauteur de leurs attentes. Interview.

Écouter l'audio 07:02

'Il ne faut surtout pas décevoir les Algériens' (Brahim Oumansour, chercheur)

21 organisations de la société civile, parmi lesquels des défenseurs des droits humains, appellent à une nouvelle "mobilisation massive",  le vendredi 5 avril, en Algérie.

Ni la démission du président Bouteflika ni sa lettre de "pardon" n'ont suffi à contenter les protestataires qui veulent un changement en profondeur du pays, et donc une refonte totale du paysage politique.

Seulement voilà, le mouvement de contestation n'a pas de véritable leaders et il existe plusieurs avis sur la façon dont dont il faut mener la transition jusqu'aux prochaines élections.

Ce vide à la tête de l'exécutif ne risque-t-il pas de favoriser une ré-émergence des partis et mouvances islamistes radicales?

Ecoutez la réponse du géopolitologue Brahim Oumansour en cliquant sur la photo ci-dessus. Ou lisez la retranscription de l'entretien ci-dessous.

Il est chercheur associé à l’IRIS et spécialiste du Maghreb, et ne croit pas à un retour des islamistes... tant que les aspirations des manifestants ne sont pas déçues.

DW : M.Oumansour, pourquoi est-ce que les manifestants ne sont pas satisfaits, en Algérie, de la démission du président Bouteflika ?

Brahim Oumansour : La population aujourd'hui n'est pas satisfaite de la démission de Bouteflika parce qu’elle exige au-delà du départ de Bouteflika. La population algérienne exige des réformes profondes et un changement radical du système politique algérien. Donc aujourd'hui, il y a aussi un problème de casting.

Cette population qui a perdu toute confiance dans la classe dirigeante n'a plus confiance en une réelle transition, qui soit dirigée par les mêmes figures qui ont fait partie de l'entourage de Bouteflika. Par exemple Bensalah, le président du Conseil de la nation. Il devrait diriger l'intérim, or il a été nommé par le président Bouteflika lui-même.

Manifestation à Alger le 2 avril 2019 (AFP/Getty Images/R. Kramdi)

Manifestation à Alger le 2 avril 2019

Donc aujourd'hui il y a une crise de confiance profonde entre la population et la classe dirigeante qui nécessite aujourd'hui peut être des mesures un peu plus concrètes voire des figures plus légitimes vis à vis de la population qui pourrait en quelque sorte garantir qu'une réelle transition soit faite et l’armée a un rôle important à jouer. L'armée jouit quand même d'une bonne image pour le moment, de l'avis de la population, même si l'armée ne peut pas jouer directement un rôle politique - ou ne devrait pas - mais il faut surtout de nouvelles figures soit issues des partis d'opposition ou soit qui ont émergé plus récemment au sein de la mobilisation…

DW : … Comme l'avocat Mustapha Bouchachi ?

Brahim Oumansour : Oui, on entend parler de certaines personnalités comme Mustapha Bouchachi. Mais il y a aussi Jil Jadid (de Générations nouvelles, social-démocrate) ou encore Karim Tabbou (ancien dirigeant du Front des Forces socialistes). Ce sont des personnalités qui jouissent d'une certaine légitimité vis-à-vis de la population.

DW : Est ce que ça va pas être un énorme problème dans les prochaines semaines, dans les prochains mois, que de réinventer totalement l'Algérie de demain, en s'affranchissant comme le demandent les manifestants de la Constitution actuelle ?

Brahim Oumansour : Oui bien sûr mais, l’Algérie a des institutions solides qui peuvent servir de base pour une future transition. Une transition démocratique réussie sera un processus long qui ne se fera pas dans les prochaines semaines, bien sûr, mais je crois que beaucoup de gens le savent aujourd'hui mais c'est plutôt en termes de casting, de figures qui devraient incarner cette transition.

DW : Quelles sont les caractéristiques ou les compétences que devrait avoir la ou les personnes qui assumerait la transition ?

Brahim Oumansour : La transition doit se faire avec une négociation avec le gouvernement actuel. On ne peut pas faire table rase de ce qui existe aujourd'hui. Donc il y a la première phase, c'est de passer le relais vers une transition de ce gouvernement actuel vers une instance de transition dans un cadre légal.

Abdallah Djaballah islamistischer Politiker in Algerien ARCHIV (cc-sa-by-Magharebia)

Abdallah Djaballah, figure de l'islam politique en Algérie

DW : Evidemment, vu de l'extérieur en tout cas, il y a toujours l'ombre de l'islamisme qui plane au dessus de l'Algérie. Est ce qu’une résurgence des mouvements qui ont été interdits comme le FIS qui ont marqué les années 1990 est envisageable ?

Brahim Oumansour : Bien sûr, la composante islamiste, l'islamisme politique en général,  et l’islamisme tout court, a perdu sa popularité en Algérie. La décennie noire, c’est-à-dire la période du terrorisme des années 1990, a marqué les esprits de beaucoup d'Algériens y compris les jeunes générations. Mais il y a aussi le fait que les partis islamistes ont joué un rôle au sein du pouvoir actuel. Ils ont fait partie de la coalition pro-Bouteflika, qui a soutenu Bouteflika ces vingt dernières années.

Même si bien sûr un parti comme le MSP jouit quand même de certains relais comme les scouts ou une association d’étudiants.

DW : … il a encore une assise sociale.

Brahim Oumansour : Oui, cela reste important. Mais le facteur essentiel à prendre en compte pour analyser le futur de la place des partis islamistes dans les futures compositions politiques, ce serait au niveau des figures qui vont apparaître ou qui vont être représentées pour reprendre le relais, assurer la transition. Si on présente des figures progressistes, intègres, qui pourront gagner la sympathie de la population algérienne, on pourra éviter que les futures élections par exemple soient récupérées par des partis islamistes. Par contre, si demain, en face des dirigeants islamistes, il y a un vide - voire si on garde des personnalités politiques issues d'un recyclage du système - la population risquera de pencher vers des régions islamistes.

DW : Est-ce que ce n'est pas ce qui a été tenté, et qui a moyennement marché, en Tunisie avec la figure de Moncef Marzouki, par exemple, qui était un militant des droits de l'homme plutôt sympathique et qui a fortement déçu…

Brahim Oumansour : C'est justement ça : la maturité politique de la population algérienne l'immunise en quelque sorte des anciennes manipulations. Elle ne va pas se laisser encore marginaliser. Mais toute mesure dans le futur qui induira un sentiment de déception pourrait radicaliser les positions des Algériens, voire pousser à des dérapages.

 

Propos recueillis par Sandrine Blanchard

 

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