Une langue, c′est comme une monnaie: elle prend la valeur qu′on lui attribue | International | DW | 28.01.2019
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International

Une langue, c'est comme une monnaie: elle prend la valeur qu'on lui attribue

Interview avec le Prof. Guissou, chercheur burkinabè, sur le rôle des langues indigènes pour le développement des Etats africains.

Écouter l'audio 06:15

'C'est d'abord dans sa langue qu'un peuple se développe' (Prof. Basile Guissou)

L'UNESCO a décrété 2019 année internationale des langues autochtones.

L’occasion de revenir sur l’importance de ces langues locales, dont certaines sont menacées de disparition. Car pour le Professeur Basile Laetare Guissou, ancien ministre et directeur de recherche au CNRST de l’université de Ouagadougou, ces langues sont primordiales pour l’établissement d’un Etat de droit.

Ecoutez son analyse au micro de Sandrine Blanchard en cliquant sur la photo.

***

DW : Vous vous êtes intéressé. aux langues indigènes d'Afrique car selon vous, elles vont de pair avec l'établissement d'un état de droit. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?


Prof. Guissou : Un Etat, sa légitimité première, c’est d’être reconnu par ses citoyens, de communiquer avec ses citoyens et de pouvoir solliciter l'appui de tout le monde pour bâtir des institutions solides… 

Alors quand vous créez une situation dans laquelle l'Etat ne parle pas la langue des populations, c’est un obstacle principal qui empêche le développement.


DW : Donc c'est d'abord un problème de communication, de compréhension ?


Prof. Guissou : De communication, voilà. On ne peut pas construire des Etats de droit on ne peut pas construire une démocratie, on ne peut pas construire une société participative, si l'élément premier de l’acte de communication, qui est en même temps le support d'une culture commune n’existe pas. 

Malheureusement, c’est ce que les pays africains, francophones en particulier, ont essayé vainement de faire des derniers soixante ans. C’est d’abord dans sa  langue qu’un peuple se développe. Les Etats appliquent encore l'inverse.


DW : Vous prônez notamment une scolarisation à l'école primaire des enfants…


Prof. Guissou : … universelle dans la langue maternelle des enfants. Tous les enfants de tous les pays du monde ont le droit à leur langue maternelle. Moi je ne vois pas pourquoi les enfants africains devraient être privés de ce droit.

 

DW: La difficulté c'est la diversité linguistique. Au Burkina Faso, il y a des dizaines de langues…


Prof. Guissou : L’Inde a 1800 langues, cela n'a jamais été un obstacle. Tous les enfants indiens vont à l’école dans leur langue maternelle.

 

DW : Comment ça marche pour avoir des enseignants qui soient à même d'enseigner dans toutes les langues d’un pays ?


Prof. Guissou :  Il y a dix ans, il fallait peut-être 600 heures de cours pour alphabétiser un adulte. Aujourd'hui, il suffit de 50 heures. Pour lire et écrire.


DW : Cela veut dire qu'on n'aurait pas besoin de manuels imprimés, ce qu'il est difficile de fournir dans toutes les langues du monde, mais avec d'autres supports ?


Prof. Guissou : Avec les nouvelles technologies.


DW : Ce que vous dites aussi c'est que les langues indigènes en Afrique aussi sont susceptibles d'évolution et donc de transmettre un savoir et une modernité, des connaissances.


Prof. Guissou : Une langue, c’est comme une monnaie : elle prend la valeur que son utilisateur lui donne. Si vous ne trouvez pas le terme "la neige" dans ma langue maternelle à moi, c’est que la population ne connait pas la neige. Mais si on veut, on peut adopter un terme étranger. Par exemple, en vietnamien, "acide" se dit "acide", parce qu’ils ne connaissaient pas avant l’arrivée des Européens.

Autre exemple : dans ma langue, il y a des emprunts de l'anglais.  On dit "mankès", pour dire "allumettes", ça vient de l’anglais "matches", parce que le commerce se faisait avec le Ghana qui était anglophone.


DW : Ce que vous dites aussi c'est qu'une langue qu'on appellera "maternelle" s'apprend "dans le dos de la maman" c'est-à-dire vraiment au quotidien. Or il y a aussi des familles qui n'utilisent plus ces langues nationales-là pour parler à leurs enfants.


Prof. Guissou : Certaines langues vont disparaître, c’est un phénomène naturel. Si vous n’utilisez pas une langue, que vous n’en avez pas besoin pour communiquer avec les voisins avec lesquels vous vivez, vous communiquez plutôt dans une langue qui vous permet de vous comprendre.


Kühe im Klassenzimmer Süd-Sudan (Reuters/S. Glinski)

Dans une classe, au Soudan du Sud (Mingkaman, avril 2018)

DW : Est ce que ce n'est pas aussi un manque de conscience des locuteurs de l'importance de ces langues-là.


Prof. Guissou : Non ! Je vous donne même un exemple : la plus petite langue parlée au Burkina Faso s'appelle le silanko. Il y a 600 locuteurs. Cette langue existe depuis 300 ans et ils sont déterminés à défendre leur langue. L’Institut d’étude des sociétés leur a trouvé des financements pour les alphabétiser tous. Ils ont maintenant leur histoire écrite dans leur langue, et ils sont là, au milieu des Mossis et des Peuls, mais avec leur langue.

Ceux qui ne veulent pas utiliser leur langue, s’ils l’abandonnent, elle va mourir.

Le latin et le grec ancien, aujourd’hui, je ne sais pas combien de gens les parlent…


DW : Comment faire cohabiter à la fois la richesse linguistique existante et les besoins d'une langue qui soit au niveau du pays entier, que ce soit la langue coloniale ou une langue majoritaire comme le wolof au Sénégal ou le mooré au Burkina Faso… que ne parlent pas non plus tous les habitants du pays ?

 

Prof. Guissou : La spécificité du Burkina, c’est que tous les Burkinabè sont au moins bilingues. Le choix d'une langue ne peut pas être un problème si des linguistes sont chargés d’élaborer une politique linguistique pour un pays.

 

Es ist normal anders zu sein Flash-Galerie (babimu - Fotolia.com)

DW : Vous, vous préconisez l'enseignement des langues en parallèle : à la fois les langues maternelles et d'autres langues, comme le français, par exemple, au Burkina, ou le mooré.


Prof. Guissou : Oui absolument, ou l’anlais, ou le chinois, ou l’arabe, c’est au choix.


DW : Et vous, quelle est votre langue maternelle?


Prof. Guissou : C’est le mooré. Mais je parle mooré et dioula.


DW : Quel est votre mot préféré en mooré ?


Prof. Guissou : C’est le nom du dieu de mes ancêtres.


DW : Comment s'appelle-t-il ?


Prof. Guissou : Wênde.


DW : Pourquoi est-ce sur lui que se porte votre choix, que va votre préférence ?


Prof. Guissou : D’après mes recherches, toutes les langues du Burkina Faso utilisent la même formule pour vous parler de Dieu. Il n'y a pas de "dieux" au pluriel c’est toujours le "dieu de nos pères", le "dieu de nos ancêtres".


DW : Donc ce serait une idée unificatrice du peuple, au-delà des barrières ou des différences linguistiques ?


Prof. Guissou :  Exactement. Je suis de ceux qui pensent que ce n'est pas normal qu'on fête Noël, Pâques, la Tabaski et qu’il n’y ait même pas un seul jour dans l'année où on loue nos ancêtres.


DW. Je vous remercie.

Prof. Guissou : Je vous en prie.

 

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