Tensions entre l'Allemagne et Israël
16 avril 2026
En début de semaine, le chancelier allemand Friedrich Merz s'est entretenu au téléphone avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. La routine, en somme.
Porte-parole de Merz, Stefan Kornelius a ensuite fait part de cet échange téléphonique par mail. Les deux dernières phrases étaient les suivantes : "Au cours de l'entretien, le chancelier fédéral a fait part de sa grande inquiétude face à l'évolution de la situation dans les territoires palestiniens. Il ne doit pas y avoir d'annexion de facto de la Cisjordanie." Un message relayé en allemand et en anglais.
Rien de bien nouveau : à la suite d'un entretien téléphonique entre les deux chefs de gouvernement à la mi-juillet 2025, on pouvait par exemple lire : "Le chancelier fédéral a souligné qu'aucune mesure ne devait être prise en vue d'une annexion de la Cisjordanie." Là encore, la partie allemande a clairement indiqué qu'elle s'opposait fermement à toute initiative unilatérale d'Israël.
Berlin reste attachée à une solution à deux États entre Israéliens et Palestiniens. La classe politique israélienne a mis cette solution à deux États de côté, bien avant l'attaque terroriste du 7 octobre 2023.
"Vous ne nous forcerez pas à retourner dans des ghettos"
Cette fois-ci, l'avertissement allemand a cependant été suivi d'une escalade verbale, avec le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich qui s'en est violemment pris à Friedrich Merz. "Monsieur le chancelier, l'époque où les Allemands dictaient aux Juifs où ils avaient le droit de vivre et où ils ne le pouvaient pas est révolue et ne reviendra pas. Vous ne nous forcerez pas à vivre à nouveau dans des ghettos, et certainement pas dans notre propre pays", a déclaré l'homme de 46 ans en référence à la publication sur X du chef du gouvernement allemand.
Petit-fils de survivants de l'Holocauste, Bezalel Smotrich est l'un des nombreux politiciens d'extrême droite du gouvernement Netanyahou. Né sur le plateau du Golan, territoire syrien occupé par Israël, il vit aujourd'hui en Cisjordanie, également occupée par Israël.
Bezalel Smotrich ne cesse de se faire remarquer par des propos racistes, xénophobes et homophobes. Il s'oppose aussi parfois de manière ostentatoire à la Cour suprême d'Israël. Alors que des élections législatives auront lieu dans six mois dans le pays, il compte bien marquer des points face au Premier ministre Netanyahou.
La déclaration de Smotrich date de mardi (14.04.2026). En Israël, c'était Yom HaShoah, la Journée du souvenir de l'Holocauste. Une journée au cours de laquelle le pays a rendu hommage aux six millions de Juifs assassinés par l'Allemagne nazie pendant l'Holocauste. Ce jour-là, la vie en Israël s'arrête pendant plusieurs minutes. Les survivants du génocide nazi des Juifs sont au cœur des commémorations.
C'est également dans ce contexte que Smotrich a attaqué le chancelier et évoqué les ghettos. "Am Yisrael Chai", conclut-il dans son message sur X : "Le peuple d'Israël vit".
Benjamin Netanyahou ne s'est pas encore exprimé sur cette attaque visant un autre chef de gouvernement. Seul l'ambassadeur d'Israël en Allemagne, Ron Prosor, a pris position. Sur la chaîne israélienne Kan, le diplomate a rappelé que Friedrich Merz était un "grand ami d'Israël".
"Une vision totalement déformée"
Pourtant, selon l'ambassadeur, "il est possible et tout à fait légitime de se disputer avec les Allemands, surtout en ce jour chargé d'émotion". Des propos tels que ceux tenus par Smotrich sont toutefois "exactement ce qui sape la mémoire de l'Holocauste et déforme complètement la réalité".
En d'autres termes, Prosor, qui n'hésite pas lui-même à s'en prendre aux détracteurs d'Israël dans les débats allemands sur la politique de son pays, reproche au ministre israélien des Finances d'instrumentaliser le génocide des Juifs.
Il n'en reste pas moins que le chancelier allemand essuie de nombreuses critiques à l'échelle internationale, car il refuse de se prononcer clairement sur le mandat d'arrêt délivré par la Cour pénale internationale (CPI) à l'encontre de Benjamin Netanyahou. Car si le Premier ministre israélien venait en Allemagne, Berlin serait tenue de l'arrêter et de le transférer à La Haye.
Cette attaque sans précédent d'un ministre israélien contre le chancelier n'est pas un fait isolé. Il y a un peu plus de trois semaines, une confrontation similaire avait eu lieu. À l'époque, le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, avait vivement réagi à une publication sur X de l'ambassadeur allemand Steffen Seibert. Ce dernier avait notamment dénoncé dans un message les violences commises par des colons contre des villageois palestiniens en Cisjordanie (occupée par Israël depuis 1967).
Seibert, dont le mandat à Tel-Aviv prend fin cet été, n'est pas un détracteur typique de la politique israélienne. Pour l'ancien porte-parole de la chancelière Angela Merkel, ce poste en Israël semblait être une affaire de cœur. Il a appris l'hébreu et s'est engagé avec véhémence dans les efforts visant à libérer les otages enlevés par les terroristes du Hamas dans la bande de Gaza.
Ce qui se passe actuellement sur la plateforme X n'est pas seulement un exemple de la surchauffe qui règne sur les réseaux sociaux. Cela témoigne également d'une aliénation croissante entre l'Allemagne et Israël. Une aliénation qui a commencé bien avant le 7 octobre 2023.
Exemple n°1 : en 2008 ont eu lieu les premières consultations gouvernementales germano-israéliennes. Juste avant, la chancelière Angela Merkel avait pris la parole à la Knesset (le Parlement israélien), devenant ainsi la première cheffe d'un gouvernement allemand à le faire. Elle s'était exprimée en allemand, ce qui a conduit certains députés à quitter la salle. Benjamin Netanyahou, alors chef de l'opposition, avait critiqué le fait que Merkel ait pu s'exprimer ainsi.
Le format des consultations gouvernementales, auxquelles participent les chefs de gouvernement et l'ensemble des ministres, est considéré comme le reflet d'une coopération très étroite. L'Allemagne entretient ce type de relations avec une bonne douzaine de pays. Seulement, les septièmes et, à ce jour, dernières consultations gouvernementales germano-israéliennes ont eu lieu en 2018, soit il y a huit ans. Seules les relations avec la Russie et la Turquie ont connu une interruption encore plus longue.
Exemple n°2 : en octobre 2025, Merz a pris ses distances par rapport à la notion de "raison d'État", utilisée du point de vue allemand au plus tard depuis la déclaration de Merkel en 2008. Pour la chancelière, ce terme désignait la "responsabilité politique particulière" envers la sécurité d’Israël. Merz a déclaré au Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung qu’il avait "toujours eu du mal avec ce concept, car ses implications n’ont jamais été clairement exposées".
Depuis lors, la question de savoir comment l'Allemagne concrétise sa responsabilité envers Israël fait l'objet de discussions de plus en plus fréquentes. Les critiques concernant la manière dont Israël mène sa guerre à Gaza et le débat sur les exportations d'armes allemandes vers Israël en font partie, contrairement à la question (plutôt théorique) d'une participation de l'Allemagne à une force internationale de maintien de la paix pour la bande de Gaza.
Exemple n° 3 : depuis longtemps déjà, Israël et l'Allemagne s'accordent à dire qu'ils ne sont pas d'accord sur la question d'une solution à deux États entre Israéliens et Palestiniens. Les porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères ne cessent de qualifier les nouveaux projets de colonisation israéliens en Cisjordanie de "contraires" au droit international.
Le gouvernement israélien s'oppose à la création d'un État palestinien, et la multiplication des colonies réduit de plus en plus les chances de voir naître une entité étatique palestinienne. Les Nations unies considèrent elles aussi les colonies israéliennes contestées comme un obstacle majeur à un accord de paix. Des civils palestiniens ont été tués à plusieurs reprises lors d'attaques menées par des colons israéliens radicaux contre des villages palestiniens. Dans ce contexte, le chancelier allemand avait fait part de son inquiétude et s'était fait critiquer par le ministre israélien des Finances.
Après l'attaque de Smotrich, le journal britannique The Guardian a cité l'experte sur Israël de l'International Crisis Group, une organisation non gouvernementale basée à Bruxelles.
Sur X, Mairav Zonszein a déclaré que le gouvernement israélien avait attaqué l'Allemagne à plusieurs reprises "parce qu'elle invoque les droits fondamentaux des Palestiniens", ajoutant qu'ils le font "même au risque de s'aliéner leur plus puissant allié européen."
Zonszein a appelé le gouvernement fédéral à revoir sa position vis-à-vis du gouvernement Netanyahou.