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La crainte d’un nouveau génocide au Darfour

30 octobre 2025

De nouveaux témoignages d’exactions atroces contre les civils à el-Fasher sont rapportés, trois jours après la prise de contrôle de la ville par les Forces de soutien rapide (FSR).

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Soudan El-Fasher 2025 | Des combattants des FSR
Des combattants des FSR. Les récits des survivants rappellent le sombre passé du Darfour, quand, au début des années 2000, les milices Janjawid, ancêtres des FSR , avaient fait plus de 300.000 morts et 2,5 millions de déplacés. Image : Rapid Support Forces (RSF)/AFP

"Les malades et les blessés ont été exécutés de sang-froid", a déclaré la Coordination soudanaise des comités de résistance, une organisation non gouvernementale, deux jours après que les Forces de soutien rapide (FSR) ont pris le contrôle de la ville d’el-Fasher, capitale du Darfour-Nord, au Soudan.

Selon cette ONG, les combattants des FSR auraient tué tous les patients de l’hôpital Al-Saoudi de la ville, ou les auraient laissés mourir sur place.

Des massacres à El-Fasher

Des images satellites analysées par le Humanitarian Research Lab de l’École de santé publique de Yale confirment que, depuis le week-end dernier, un "amas d’objets correspondant à la taille de corps humains et une décoloration rougeâtre du sol" sont apparus à proximité des hôpitaux d’el-Fasher.

Plusieurs sources indiquent que jusqu’à 2 000 civils auraient été tués au cours des trois derniers jours. Les informations provenant du terrain restent difficiles à vérifier, les FSR ayant coupé les communications satellitaires pour la population.

Une femme ayant réussi à fuir el-Fasher a confié à la DW mercredi : "Les FSR ont pris tout ce que nous possédions. Ils ont même fouillé nos sous-vêtements et nous ont laissés sans rien - pas d’argent, pas de téléphone" assure cette source.

"Ils ont mené des tests militaires sur les gens, et si quelqu’un montrait la moindre connaissance ou connexion avec l’armée, il était immédiatement exécuté", a-t-elle ajouté.

Soudan El-Fasher 2025 | Des combattants des FSR
Quelque 177.000 civils sont encore piégés à el-Fasher, l'ONU et les organisations humanitaires craignent des massacres et des ciblages "ethniques" dans cette ville étranglée par plus de 18 mois de siège, coupée des secours.Image : Rapid Support Forces (RSF)/AFP

Ce qu’il faut savoir sur le conflit au Soudan

Ces massacres massifs constituent la dernière escalade d’un conflit qui a éclaté en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (FSR), sous le commandement de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemeti.

La rupture est survenue au sujet de l’intégration des miliciens des FSR au sein de l’armée nationale. Depuis, le pays est ravagé par la guerre. Selon le Comité international de secours (IRC), ce pays riche en or, en pétrole et en terres fertiles est devenu le théâtre de la plus grande crise humanitaire et de déplacement jamais enregistrée dans le monde.

Sur 51 millions d’habitants, environ 14 millions ont été déplacés. La famine sévit, tout comme le choléra et d’autres maladies. Les organismes internationaux estiment que jusqu’à 140 000 personnes ont été tuées.

Après la prise d’el-Fasher, le contrôle territorial des FSR s’étend désormais sur le Darfour et une partie du sud du pays, tandis que les FAS conservent Khartoum, le nord et le centre.

La position des FSR

Les organisations humanitaires internationales demandent aux FSR d’ouvrir des couloirs humanitaires pour les 177 000 personnes toujours bloquées dans la ville.

"Alors que les FAS se retirent, et que les civils qui les soutenaient cherchent à fuir, les FSR ont tout intérêt à humilier les FAS en s’en prenant aux civils", explique Hager Ali, chercheur à l’Institut allemand GIGA pour les études globales et régionales, à la DW. "Les FSR cherchent aussi à intimider et terroriser les populations civiles dans les zones qu’elles contrôlent", a-t-il précisé.

En mars, les FSR et d’autres groupes armés ont formé l’Alliance fondatrice du Soudan (TASIS), chargée d’établir un " gouvernement de paix et d’unité" au Darfour et dans les zones méridionales sous leur domination.

Sur X (ex-Twitter), TASIS a déclaré : "Nous réaffirmons notre condamnation de toute violation et travaillons sans relâche pour y mettre fin. Mais il faut préciser que de nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux sont fabriquées par les médias du mouvement islamique, des mercenaires et d’autres forces."

Pour la chercheuse soudanaise Leena Badri, interrogée par la DW, il ne s’agit là que d’une tentative de TASIS "de légitimer politiquement leurs structures parallèles de gouvernance".

Soudan Tawila 2025 | Des populations sur la route
Depuis dimanche (26.10.2025), plus de 36.000 civils, selon l'ONU, ont fui el-Fasher, dernier bastion de l'armée engagée depuis avril 2023 dans une guerre sanglante contre les Forces de soutien rapide (FSR).Image : AFP/Getty Images

Les origines violentes des FSR

Les deux camps ont été accusés de violations graves des droits humains depuis le début du conflit. L’administration Biden avait imposé des sanctions aux deux généraux. Les FSR sont accusées de génocide et de crimes graves, tandis que les FAS sont accusées d’attaques meurtrières contre des civils et d’entrave à la transition démocratique.

"Il n'y a pas de force plus brutale que les FSR au monde, mais la différence est que chez les FSR, la politique génocidaire est systématique", affirme Shayna Lewis, spécialiste du Soudan et conseillère principale à l’ONG américaine PAEMA, spécialisée dans la prévention des atrocités.

"Le meurtre sans retenue de patients et de personnel médical dans les hôpitaux est la marque de fabrique des FSR", poursuit-elle, rappelant que les FSR ont toujours été une force génocidaire.

Les FSR sont issues des milices Janjawid, tristement célèbres pour leurs violences extrêmes au Darfour entre 2003 et 2005. À l’époque, cette cavalerie arabe, sous le régime d’Omar el-Béchir, avait massacré environ 300 000 civils considérés comme Africains plutôt qu’Arabes.

Le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), l’ONU et plusieurs États ont alors conclu à des actes de génocide.

Quelle est la position du monde arabe ?

Les observateurs soulignent depuis longtemps que les alliés étrangers des deux camps jouent un rôle déterminant dans la poursuite ou l’arrêt de la guerre au Soudan.

Les FSR bénéficieraient de livraisons d’armes en provenance des Émirats arabes unis (EAU), via le Tchad voisin. Mais elles démentent. Les FAS, elles, sont soutenues par l’Égypte et le Qatar, tandis que l’Arabie saoudite se déclare neutre.

"Le Darfour est une priorité pour les FSR, non seulement parce qu’il s’agit de leur bastion d’origine, mais aussi parce que cette région regorge de ressources comme l’or", explique le chercheur Hager Ali.

"L’or est essentiel pour contourner les sanctions et acheter des armes", poursuit-il, ajoutant que la proximité des frontières avec la Libye et le Tchad est un atout majeur. Et il ajoute : "Pour acheter et transporter des armes depuis ces pays, les FSR cherchent à contrôler totalement la population civile du Darfour".