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Le sort de ces enfants-soldats au Soudan, stars sur TikTok

Simone Schlindwein | Reliou Koubakin
5 mai 2026

Les experts et psychologues alertent sur une tendance dangereuse : des enfants-soldats, armes à la main, qui sont acclamés sur les réseaux sociaux.

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Des enfants réfugiés d'El-Fasher dans le camp de transit de Tiné à la frontière tchadienne au coucher du soleil, le 23 novembre 2025
D'après l'Unicef, la guerre civile au Soudan affecte les 25 millions de mineurs que compte le paysImage : Amr Abdallah Dalsh/REUTERS

C'est un garçon d’environ douze ans qui court dans les rues, une kalachnikov à la main. Il crie "Allah est grand !" en arabe. Derrière lui, de nombreux cadavres. Des coups de feu retentissent. La scène est publiée sur TikTok.  

La vidéo a été diffusée début décembre, peu après que les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) ont pris la ville de Babanusa, apparemment avec la participation d'enfants-soldats.  

De nombreuses vidéos du genre sont visualisées sur les réseaux sociaux, notamment sur la plateforme TikTok. La plupart ont été filmées par les enfants eux-mêmes avec des téléphones portables et sont visionnées des millions de fois, selon Sebastian Vandermeersch, journaliste au réseau d’investigation Bellingcat.  

C'est en menant des recherches sur les crimes de guerre au Soudan qu'il est tombé par hasard sur ces vidéos.  

"Sur TikTok, j'ai découvert tout un réseau de comptes qui partageaient des contenus mettant en scène des enfants-soldats et généraient ainsi des millions de vues. Nous avons décidé d'agir. C'est pourquoi nous avons voulu attirer l'attention sur ce problème, car le phénomène des enfants-soldats utilisés comme influenceurs est tout à fait nouveau", explique-t-il.  

Le journaliste d’investigation a confronté TikTok à ces vidéos. Mais la plateforme n'a réagi que très timidement.  

Il explique en effet qu'"au bout de 48 heures, ces comptes étaient toutefois toujours disponibles sur TikTok. J’ai alors publié un article à ce sujet – ce qui a tout de même poussé TikTok à fermer les douze comptes. Mais la semaine dernière, j’ai déjà dû signaler de nouveaux comptes, car ces mêmes enfants soldats en avaient tout simplement créé de nouveaux".  

"L'enrôlement des enfants est un crime" (Psychologue de l’adolescence, Prince Hounnou)

Les enfants, principales victimes de la guerre

La guerre civile au Soudan a fait des milliers de morts et poussé près de 14 millions de personnes à fuir.  

Les innombrables enfants non accompagnés qui se trouvent dans les camps de déplacés sont les plus vulnérables. D'après Mohamed Othman, chef de l'équipe d'enquêteurs de l'Onu sur le Soudan, ce sont surtout les FSR qui emploient un très grand nombre d'enfants-soldats, ce qui, rappelle-t-il, constitue un crime de guerre.   

Sur internet, on appelle ces enfants les "lionceaux" ou les "bébés lions". Ce terme était déjà utilisé lors des guerres passées au Soudan, mais aussi dans les pays voisins.  

Le frère de Victor Ochen a été recruté par les rebelles ougandais de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA). Le psychologue et directeur de l’organisation Aynet, spécialisé dans le traitement d’anciens enfants-soldats, craint pour les prochaines générations.   

"Nous avons une génération qui grandit avec les réseaux sociaux. Ceux-ci peuvent ainsi être détournés pour servir d’outils de propagande aux parties belligérantes. Et quelle est la génération la plus facile à manipuler ? Les enfants ! Il ne suffit pas de se contenter de discuter des enfants-soldats", estime Victor Ochen. 

Bureau endommagé dans une école accueillant des réfugiés internes à El-Fasher le 07.10.25
Huit millions d’enfants seraient déscolarisés depuis le début de la guerre il y a trois ans Image : El Tayeb Siddig/REUTERS

"Je pense que c'est précisément là que nous devons clarifier une chose : le cycle de la violence se répète dans cette région, tous les dix à 15 ans – pourquoi ? Parce que beaucoup vivent la guerre lorsqu'ils sont enfants. Leurs parents sont tués et dès qu'ils ont dix à 15 ans de plus et qu'ils sont adultes, ils sont prêts à riposter. Ainsi, le traumatisme et la violence se perpétuent à travers les générations." 

D'après Kamal Eldin Bashir de l’ONG Save The Children, jusqu'à 50 % des enfants au Soudan souffriraient d'un syndrome de stress post-traumatique. D’après l’Unicef, plus de cinq millions d'enfants ont dû fuir leur foyer. En trois ans de guerre, plus de 4.300 enfants ont été tués ou mutilés, selon l’Organisation pour qui protéger les enfants n’est pas une option. 

Le psychologue de l’adolescence, spécialiste de Santé mentale au Bénin, Prince Hounnou, dénonce une violation des droits des enfants... 

 

Prince Hounnou : Je pense que cela pose une question d'humanité. On peut sensibiliser avec cette photo, mais aussi on peut pousser à la rébellion avec cette photo. Et quand on voit un enfant qui porte une arme, cela devient comme un symbole. Cela renvoie à un symbole de résistance de la part de ces mercenaires, de ces personnes qui enrôlent ses enfants et qui les mettent dans des situations de guerre. Ces enfants parfois, qui n'ont pas de décision, qui sont parfois contraints.

 

DW : Mais selon vous, pourquoi les groupes armés recrutent souvent des enfants soldats pour ce genre de besogne-là, les vidéos sur les réseaux sociaux d'enfants soldats, kalachnikov à la main ?

L'enrôlement des enfants est un crime. Enrôler un enfant dans la guerre vise à pérenniser la guerre, c'est pour montrer qu'il y a une continuité.

Après les adultes, les enfants vont continuer la guerre. Donc, il y a une sorte d'instrumentalisation qu'on fait. Il y a un lavage psychologie qu'on fait au niveau de ces enfants qui sont dans le besoin, qui sont dans un manque et qui sont souvent sans parents, sans tuteur, sans adulte et qui sont dans les rues.

 

Des jeunes qui voient ce genre de vidéo peuvent-ils faire pareil, selon vous à l'avenir ?

Oui justement ! Voyez-vous, même nous adultes, on se dit que l'autre est la référence. Quand je vois un enfant comme moi qui tient un fusil en main et qui tire sur les autres, les autres enfants peuvent prendre ce modèle, peuvent prendre cette image comme un modèle, comme une référence. Un enfant qui n'a pas de repères peut facilement prendre son autre, je dirais, comme un modèle. Le rôle des adultes, c'est beaucoup plus de sensibiliser, de beaucoup plus d'éduquer les enfants. C'est beaucoup plus d'être présent avec les enfants pour que si les enfants arrivaient à tomber sur ces images, sur les réseaux sociaux, on puisse communiquer autour de ça.

 

Comment rendre les réseaux sociaux moins violents et sains pour les enfants ?

Il faudrait déjà voir au niveau étatique, au niveau central, l'institution des organes pour réguler tout ce qui circule sur les réseaux sociaux.