Tourner la page. C’est l’ambition partagée par les pays du Sahel et l’Union européenne, et elle est au cœur de « l'approche renouvelée » de cette dernière.
Selon son représentant spécial pour la région, João Cravinho, celle-ci se concentre sur un dialogue renforcé, fondé sur l'écoute et le respect mutuels. L’attention s’est surtout portée sur cette volonté de dialogue, centrale et nécessaire.
Mais un autre volet est tout aussi important et pourtant moins commenté : la perspective d'une coopération concrète plus efficace autour d’intérêts partagés, avec la paix et la stabilité en tête de liste.
M’Bara Adiawiakoye, Directeur du Programme Sahel, Search for Common Ground examine les opportunités et les enjeux.
Un tournant stratégique annoncé
Ces dernières semaines, j’ai eu l'occasion privilégiée de dialoguer avec des partenaires européens et sahéliens sur l’approche renouvelée de l’Union européenne au Sahel, présentée aux États Membres de l’UE en novembre.
Du point de vue de quelqu'un qui travaille pour la paix dans la région tout au long de ces 10 années tumultueuses, il apparaît clairement que cette réorientation stratégique porte en elle le potentiel d’un véritable tournant. Si elle est mise en œuvre avec la volonté politique, le courage opérationnel et les ressources adéquates, elle pourrait marquer une étape décisive pour la convergence des intérêts entre nos deux régions.
Forte de son expérience de terrain et de son ancrage local au Sahel, Search for Common Ground salue cette dynamique et entend contribuer de manière constructive en proposant des pistes de réflexion concrètes pour sa mise en œuvre effective.
Les fondements d’une approche renouvelée
La force de cette approche renouvelée réside dans son affirmation de certaines vérités cruciales : l’interconnexion profonde et stratégique de nos deux régions ; l’intérêt commun d’un partenariat fondé sur le respect qui en découle ; et le fait que les partenaires doivent maintenir le dialogue même, voire surtout, en cas de désaccord, mais que cela ne peut nous empêcher de travailler ensemble lorsqu’il existe une volonté commune, notamment autour la paix et la stabilité.
En plus, pour soutenir cette priorité partagée, l’approche renouvelée reconnaît la valeur ajoutée particulière du partenariat européen sur les aspects liés à la sécurité humaine, au triple nexus HDP (humanitaire-développement-paix) et à la consolidation de la paix au niveau communautaire.
L’approche semble s'appuyer sur des leçons bien documentées tirées de la communauté de consolidation de la paix, en soulignant l’importance d’actions intégrées, locales et inclusives, y compris le rôle des divers acteurs et actrices de la société civile et avec une attention particulière au potentiel des femmes et des jeunes.
Renforcer les capacités locales : une priorité
Pour traduire ces principes en actions concrètes, l'UE et ses partenaires doivent investir dans le renforcement des capacités locales existantes en matière de paix. Malgré des années d'insécurité et d'incertitude, une dynamique informationnelle déstabilisatrice et une réduction récente de l'aide internationale, une large communauté d'acteurs et actrices de la paix dans toute la région poursuit son action quotidienne.
Nous nous appuyons à la fois sur les traditions de dialogue ancrées localement et sur les nouvelles technologies, nous formons une nouvelle génération d'ambassadeurs et ambassadrices de la paix, nous nous attaquons aux causes profondes et aux facteurs aggravants des divisions et des violences, et nous tissons des liens de confiance par-delà des clivages, liens sur lesquels se baseront la stabilité, la paix et la prospérité durables de notre région.
Investir rapidement dans les dynamiques communautaires
Pour que cette approche renouvelée tienne toutes ses promesses, l'UE doit investir rapidement dans cette communauté, en soutenant des actions ascendantes, transnationales, et intégrées. Cela devrait inclure le renforcement des capacités des différents acteurs et actrices communautaires ainsi que des mécanismes locaux de gestion des conflits, avec un regard particulier à la gestion des conflits fonciers aggravés par le changement climatique et des ruptures du vivre-ensemble aggravées par les technologies numériques.
Afin de favoriser l'engagement diversifié nécessaire, qu'il s'agisse des femmes qui gèrent les tensions liées aux opérations de secours ou des jeunes blogueurs qui proposent une alternative à la désinformation et aux contenus polarisants diffusés en ligne, ce soutien doit se caractériser par une flexibilité appropriée et un ancrage local fort, et s'accompagner d’efforts pour traiter des normes d’exclusion.
Une coopération sensible aux dynamiques de conflit
Plus largement, le succès de ces efforts de promotion de la paix dépendra d'un engagement concret en matière de sensibilité de conflit - c’est-à-dire la capacité à identifier les tensions et à agir de manière à ne pas les aggraver - dans tous les aspects de la coopération : diplomatique, humanitaire, économique, etc.
Dans la mesure du possible, cet engagement devrait aller au-delà du principe de « ne pas nuire » pour intégrer une perspective favorable à la paix, comme par exemple les retombées économiques de la coopération par-delà des clivages.
Avancer ensemble
En tant qu'acteurs et actrices de la consolidation de la paix au Sahel, nous espérons la reprise d'un dialogue constructif et de partenariats mutuellement bénéfiques, promesse de cette approche renouvelée.
Comme on dit ici au Sahel, « une seule main ne peut pas attacher un paquet » et nous comptons sur l'engagement de tous les partenaires, dont nous faisons partie, afin de donner à cette approche l'espace et l’investissement nécessaires pour qu'elle puisse pleinement démontrer son potentiel.
M’Bara Adiawiakoye, Directeur Pays pour le Sahel et le Bénin, Search for Common Ground