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"La ville n'est pas habitée que par des hommes"

9 mars 2022

Martine Dacoury Tabley est une jeune architecte de Côte d'Ivoire. Elle espère une plus grande mixité de sa profession pour qu'hommes et femmes décident ensemble de l'habitat.

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Martine Dacoury Tabley est âgée de 32 ans. Elle est l’une des rares femmes architectes de Côte d’Ivoire. Le conseil national de l’ordre des architectes du pays n’en compte que 200.

Martine Dacoury Tabley encourage les femmes à s’intéresser au métier d’architecte. Elle revient aussi sur les nombreux effondrements d’immeubles ces dernières années, qui font de nombreuses victimes.

Martine Dacoury Tabley est interrogée par Julien Adayé, notre correspondant à Abidjan.

***

Martine Dacoury Tabley bonjour. Vous êtes l'une des plus jeunes architectes de Côte d'Ivoire, mais aussi l'une des rares femmes dans ce milieu. Qu'est-ce qui explique le faible taux de présence des femmes dans le monde des architectes ?

J'ai envie de dire qu'aujourd'hui, ce faible taux ne s'explique pas. En effet, il y a de plus en plus de femmes inscrites dans les écoles d'architecture. Mais effectivement, jusqu'à présent, il y en avait très peu, ce qui fait que sorties de l'école et diplômées, on a très peu de femmes qui continuent de le métier.

 

Le 8 mars était la Journée internationale des droits des femmes. Qu'est-ce que cela vous inspire en tant qu'architecte?

Cela m'inspire une égalité au niveau des responsabilités parce qu’on a de plus en plus de femmes qui embrassent ce métier mais il n'y a que 10% de femmes aux hauts postes dans les cabinets d'architecture.

On est encore, à l'image de la société, dans une situation où les hommes dominent le secteur. Donc moi, pour l'architecture, j'ai ce vœu pieux que les femmes prennent les postes de décision, prennent les présidences des ordres, qu'elles ouvrent elles-mêmes leur propre cabinet, de plus en plus pour qu'il y ait cette égalité-là. Parce que la ville n'est pas habitée que par des hommes, elle est aussi habitée par des femmes.

 

Aujourd'hui, il y a un phénomène qui mine la société ivoirienne, c'est l'effondrement des bâtiments, des immeubles, notamment habités ou en construction. Quel est le regard de femmes que vous portez justement sur ces constructions?

Il n'y a pas de regard de femme ! Il y a un regard d'architecte. Jane Hall disait : « Je ne suis pas une femme architecte, je suis architecte ». Donc j'ai un regard d'architecte et ce regard est triste.

Il est très triste parce que nos concitoyens ne font pas confiance aux architectes ou en tout cas, ne les impliquent pas dans leurs projets. Ils n'impliquent pas les professionnels, alors qu’on a des personnes qui ont fait des études, qui ont le savoir et qui peuvent les accompagner dans leurs projets. Et malheureusement, on remarque que la plupart de ces immeubles qui s'écroulent sont des bâtiments qui n'ont pas été suivis par des professionnels, qui n'ont pas respecté les règles de l'art. Donc, voilà moi, mon constat, c'est que si on ne fait pas appel aux professionnels, on aura malheureusement de plus en plus de mauvaises nouvelles, comme ces effondrements qui nous peinent tous.

 

Que dit la réglementation en matière de construction en Côte d'Ivoire?

Mais la réglementation, comme aime à le répéter à chacune de ses interventions le ministre de la Construction est qu'il faut un architecte. Il faut être suivi par des professionnels. Il faut un architecte pour concevoir son bâtiment et pour déposer son permis de construire. Et en plus, il faut faire appel à des ingénieurs-conseils ou un bureau de contrôle pour le suivi de la réalisation.

Il n'y a que des professionnels qui sont gages de réussite d'un projet de construction. Il y a beaucoup, beaucoup de chantiers et de projets de construction dans la ville d'Abidjan et je sais que les équipes, que ce soit au niveau municipal du district ou du ministère, sont malheureusement peu nombreuses pour suivre tous ces projets-là.

Et malheureusement, donc, des projets, malgré qu'ils aient été identifiés à démolir, peuvent se poursuivre dans l'impunité. Mais c'est aussi je rappelle au maître d'ouvrage qu'il y a cette responsabilité-là, s’il poursuit son chantier alors qu'il a été déclaré à démolir, il assume l'entière responsabilité des conséquences qui adviendront. C'est le pénal pour ce genre de situation.

 

Est-ce qu'aujourd'hui, vous, en tant que architecte, l'une des plus jeunes de Côte d’Ivoire, est-ce qu'on peut parler des états généraux de la construction? Ou alors, il faut faire l'état des lieux des bâtiments qui existent déjà ou qui sont en chantier pour éviter de tels drames ?

Effectivement, il y a un état des lieux de la construction en général et un audit certainement à faire. Comment on construit en Côte d'Ivoire? Qu'est-ce qui est construit? Par qui? Beaucoup de choses ont été déjà fait. C'est vrai que, malheureusement, les derniers effondrements qui ont eu lieu ces jours-là entachent un peu le bilan du ministère. Mais il y a eu un grand changement aussi dans les processus d'émission des permis ou même de suivi des chantiers. Beaucoup de bâtiments en cours ont été démolis durant l'année 2021.

 

Si vous étiez la ministre de la Construction et de l'Habitat, quelle serait votre priorité au lendemain de la journée internationale des droits de la femme?

Wow! Quelle projection! Dans un domaine fortement dominé par les hommes, je ne pourrais que faciliter l'entrée des femmes dans ce secteur de la construction, que ce soit en tant qu'architecte, en tant qu'ingénieur, en tant que entrepreneur ou même dans l'administration. Elles ont aussi leur mot à dire dans leur conception, dans leur façon d'habiter.