Ressentir l′Histoire pour mieux la comprendre | Vu d′Allemagne | DW | 28.03.2018
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Vu d'Allemagne

Ressentir l'Histoire pour mieux la comprendre

Cette semaine dans Vu d'Allemagne, on s'intéresse aux raisons qui ont pu pousser des millions d'Allemands à soutenir Adolf Hitler et le nazisme, ainsi que sur l'importance de "ressentir" l'Histoire pour mieux la comprendre. Reportage au centre de documentation sur le national-socialisme à Cologne, dans l'ouest de l'Allemagne.

Écouter l'audio 14:10

C'est la deuxième visite de la journée pour Markus Thulin, guide à la maison "EL-DE" de Cologne. Après un groupe de lycéens espagnols, c'est  au tour de collégiens français de découvrir la cave de la maison située dans le centre de la ville. Une cave où des milliers de prisonniers de la Gestapo, la police secrète nazie, ont été torturés et assassinés entre 1935 et 1945. 

"Ici c'est un reste de toilettes qu'on a retirées après la Seconde guerre mondiale, les prisonniers pouvaient se laver une fois par jour mais sans savon, sans nouveaux vêtements et sans serviette."

L'espace est juste assez grand pour se tenir debout, avec un groupe d'une dizaine de personnes. En face de ce qu'on peut à peine qualifier de "salle de bain", les visiteurs découvrent l'endroit où les prisonniers "mangeaient": deux fois par jour, deux tranches de pain sec et une soupe d'eau et de copeaux de bois pour donner une impression de satiété.

Les privations de nourriture ou d'hygiène étaient deux formes courantes de torture dans les prisons de la Gestapo, le manque de sommeil en était une autre. Plus de trente prisonniers étaient ainsi entassés dans des cellules de quatre mètres carrés où un groupe de dix personnes peut à peine tenir debout aujourd'hui. 

Pour dormir, les prisonniers étaient obligés de s'imbriquer les uns dans les autres, explique Markus Thulin aux élèves

Pour dormir, les prisonniers étaient obligés de s'imbriquer les uns dans les autres, explique Markus Thulin aux élèves

Pour les élèves de la classe de troisième du collège Henri Matisse de Paris, la découverte est choquante. "C'était vraiment des conditions de vie atroces", remarque Louise. "Ils mourraient de faim, ça empestait dans les cellules, c'était vraiment impressionnant."

Le destin des travailleurs forcés

Sur les murs des cellules, laissés en l'état, de nombreuses inscriptions gravées ou écrites avec les moyens du bord témoignent encore de l'horreur vécue il y a deux générations par des prisonniers allemands, mais aussi polonais, russes et français. 

La Gestapo de Cologne était chargée de surveiller la population et de poursuivre les "ennemis" du régime national-socialiste pour toute la région, jusqu'à la Belgique. Parmi eux figuraient aussi de nombreux travailleurs forcés issus de pays occupés par les nazis pendant la Seconde guerre mondiale. On apprend par exemple l'histoire de Marinette, arrêtée en 1944 avec la famille allemande dans laquelle elle travaillait.

Séparée de sa fille à la naissance de cette dernière, elle aura la chance de la retrouver après la guerre car libérée par les Américains. Marinette et sa fille ont eu plus de chance que des nombreux autres prisonniers. Dans les derniers mois de la guerre, des centaines de personnes seront encore exécutées dans la cour de la maison EL-DE, sous les fenêtres de plusieurs maisons voisines.

La Gestapo avait besoin de la population

En apparence, la maison El-DE n'a rien d'une prison. C'est un homme d'affaire, Leopold Dahmen, qui démarre la construction de cet immeuble en pierres grises en plein cœur de Cologne avant de le louer à la Gestapo en 1935. Loin de se cacher, la police secrète annonce dans tous les journaux l'installation de son nouveau siège et pend aux fenêtres des drapeaux à la croix gammée.  Markus Thulin explique aux élèves cet apparent paradoxe :

"C'était la maison de la police secrète mais aussi connue que la cathédrale de Cologne. La Gestapo a eu besoin de la collaboration"

Cela fait alors deux ans que les nazis ont pris le pouvoir à Cologne, et toutes les institutions et associations locales ont été soit démantelées, soit gagnées à la cause nationale-socialiste. Comme ailleurs, la population contribue activement à la réussite du projet nazi. Du moins en apparence.

Scènes de liesse populaire

Au 2ème étage de la maison EL-DE, une immense photo montre une foule en liesse saluant le passage du convoi d'Adolf Hitler en visite à Cologne, en 1936. Le Führer est accueilli en héros par les habitants. Markus Thulin tente d'expliquer avec des mots d'aujourd'hui l'enthousiasme populaire d'antan.

Markus Thulin essaie de faire comprendre aux jeunes visiteurs ce qu'ont pu ressentir les Allemands à la vue d'Hitler

Markus Thulin essaie de faire comprendre aux jeunes visiteurs ce qu'ont pu ressentir les Allemands à la vue d'Hitler

"Imaginez maintenant la France en finale de la Coupe du monde de football, et vous pouvez voir comment elle marque un but décisif et devient championne du monde. Comment décrire les sentiments, les émotions à ce moment-là ? Joie et fierté. Les nazis ont constamment organisé de grandes foules car ils savaient que c'était plus facile à manipuler."

Le propre grand-père de Markus Thulin était aux premières loges lors d'une autre scène de liesse populaire, cette fois à Munich. Deux de ses amis, raconte Markus, se sont évanouis de joie. 

La machine de la propagande nazie

Derrière ces moments intenses, il y a la machine bien huilée de la propagande nazie. Car les nazis ont apporté la modernité. À commencer par la radio dans tous les foyers grâce à un appareil dénommé le "Volksempfänger" – le "récepteur du peuple". 100.000 postes du modèle VE301 sont vendus dès 1933, puis des millions les années suivantes. 

En 1943, environ 16 millions de foyers s'acquittent la redevance radio. Les programmes sont un mélange de musique et de propagande – tous les discours d'Adolf Hitler y sont retransmis, de même que des informations à la gloire du régime ou des victoires militaires lorsque la guerre éclate.

D'autres moyens de propagande, comme une décoration pour les mères de plus de quatre enfants, la "Mutterkreuz", contribueront aussi au succès de l'idéologie nazie. Le tout orchestré par un fidèle d'Adolf Hitler, le ministre du Reich à l'Éducation du Peuple et à la Propagande, Joseph Goebbels. Dans un de ses discours, il avait déclaré: "il faut gagner le cœur des Allemands".

"Mon grand-père m'a dit qu'à cette époque, il a aimé Adolf Hitler", confie Markus Thulin.

Une salle au premier étage rend également hommage à ceux qui ont combattu la dictature nazie, avec des moyens souvent modestes comme les Pirates Edelweiss à Cologne

Une salle au premier étage rend également hommage à ceux qui ont combattu la dictature nazie, avec des moyens souvent modestes comme les "Pirates Edelweiss" à Cologne

Sylvie Bouvier amène des élèves tous les ans à la maison EL-DE dans le cadre d'un échange scolaire qu'elle organise entre son collège parisien et une école de Cologne. Comme la partition de l'Allemagne après la guerre, l'époque nazie est une page d'histoire incontournable. 

"Ce que je trouve intéressant, c'est que ca parle aux élèves de la répression, de la période nazie. Les guides sont allemands et ca impressionne les élèves. Les élèves entendent souvent parler des camps de concentration mais le travail forcé pas beaucoup. Ce genre de lieu, ils ne connaissent pas."

Une de ses élèves, Zoé, a l'impression de mieux comprendre l'adhésion des Allemands au projet nazi :

"Je pense que Hitler était lui-même un peu fou et qu'il réussisse à redonner toute cette puissance à l'Allemagne ca a impressionné beaucoup de gens et ils étaient fascinés. On peut comprendre la fascination."

Le monde n'en a pas fini avec la torture

La dernière étape de la visite plonge les visiteurs dans le présent : la cour de la maison EL-DE, où tant de prisonniers ont fini leur vie au bout d'une corde. 

Aujourd'hui, la cour est ornée de miroirs, pour rappeler aux visiteurs que la torture est toujours d'actualité à travers le monde. Un changement radical si l'on compare aux années qui ont suivi la guerre : la maison EL-DE a d'abord servi d'office d'état civil. Des mariages ont donc été célébrés dans les mêmes salles où l'on torturait des prisonniers. 

Depuis 1979, le bâtiment est devenu un lieu de mémoire où résonnent encore les souffrances de ceux qui ont été persécutés par le régime nazi.