L′unité allemande a trente ans ! | Vu d′Allemagne | DW | 01.10.2020
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Vu d'Allemagne

L'unité allemande a trente ans !

Le 3 octobre 1990, l'Allemagne célèbre pour la première fois son unité, onze mois seulement après la chute du mur de Berlin. Dans cette émission, retour sur les semaines où l'Histoire s'est accélérée, ainsi que sur les conséquences économiques et sociales de la réunification allemande.

Écouter l'audio 19:27

Le 3 octobre 1990, l'Allemagne retrouve son unité perdue, après plus de 40 ans de division.

Il y a tout juste onze mois que le Mur de Berlin – symbole de cette division – est tombé, le 9 novembre 1989, et avec lui le Rideau de Fer entre le bloc soviétique et l'Occident.

La Chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989

La Chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989

L'événement a pris tout le monde de court. Après des semaines de manifestations, les habitants de la RDA ont appris qu'ils pouvaient désormais passer librement la frontière inter-allemande. Le soir même, le Mur de Berlin tombe sous les assauts d'une foule en liesse.

"Tous ceux qui ont vécu cette période ont ces images des Allemands de l'Est qui passent à Berlin-Ouest et tout le long de la frontière inter-allemande pour aller au moins pour une journée en RFA, voir leur famille par exemple", se souvient Ulrich Pfeil, professeur de civilisation allemande à l'Université de Lorraine.

Certains décident de partir pour toujours. 130.000 personnes quittent ainsi la RDA pour la RFA en novembre 1989.

"Nous sommes un peuple"

Parallèlement, les manifestations continuent. Pour les Allemands de l'Est, il ne suffit pas d'avoir fait tomber le mur: ils réclament la fin du régime. Fin novembre, les slogans clamés par la foule prennent une autre tournure.

"En un mois, le slogan 'Wir sind das Volk' – 'Nous sommes le peuple' – devient 'Nous sommes un peuple'", rappelle Ulrich Pfeil. "Les gouvernements allemands, à l'Est comme à l'Ouest, doivent adapter leur politique pour répondre aux revendications des manifestants."

Helmut Kohl présente son plan pour l'unité allemande le 28 novembre 1989 devant le Bundestag

Helmut Kohl présente son plan pour l'unité allemande le 28 novembre 1989 devant le Bundestag

À la surprise générale, le chancelier Helmut Kohl propose, le 28 novembre, un plan en dix points pour aller vers la réunification du pays.

"Le chancelier Kohl, à l'époque, ne prévoit pas une réunification en un an. Il y a une perspective beaucoup plus longue. Il envisage une coopération entre les deux États, avant de voir comment on peut se rapprocher davantage."

En mars 1990, l'alliance chrétienne-démocrate remporte largement les premières élections libres en RDA. C'est un véritable plébiscite en faveur d'une d'unification rapide de l'Allemagne.

Les négociations "2 + 4"

Mais il reste à convaincre l'opinion internationale. Les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale mettent du temps – et des conditions – avant d'accepter l'unification.

"Le plan a été plus ou moins bien accueilli aux USA car ils voulaient imposer l'ordre libéral démocratique en RDA. Beaucoup plus réticente, forcément, a été Margaret Thatcher à Londres, car elle avait encore en tête des images de la Seconde guerre mondiale… Mitterrand, lui, voulait encadrer cette réunification dans un cadre européen. Sa crainte était qu'une réunification trop rapide provoque la chute de Gorbatchev."

En février 1990, Mikhaïl Gorbatchev et Helmut Kohl ne sont pas encore sur la même longueur d'onde

En février 1990, Mikhaïl Gorbatchev et Helmut Kohl ne sont pas encore sur la même longueur d'onde

Les quatre puissances – États-Unis, France, Grande-Bretagne et URSS – et les deux Allemagnes entament des négociations afin de régler des questions comme le statut militaire de la future RFA unifiée et le sort des troupes étrangères stationnées depuis 1945 sur le sol allemand.

Alors que l'URSS ne semble pas décidée à entériner la réunification, une rencontre entre Helmut Kohl et Mikhaïl Gorbatchev, en juillet 1990, marque un tournant décisif.

"Il y a eu des garanties au niveau militaire, économique. La RFA a payé le retrait des troupes soviétiques en 1994, d'autres crédits ont facilité ce changement.Mais je pense aussi que Gorbatchev avait compris qu'il ne pouvait pas mener une politique contre la volonté des Allemands qui voulaient la réunification, contrairement à ses prédécesseurs,notamment Brejnev en 1958 qui avait utilisé les chars pour écraser les manifestants… Et quand il est venu pour le 40ème anniversaire de la RDA en octobre 1989 et qu'il a entendu les manifestants crier'Gorbi Gorbi', il a compris que c'était la fin du régime communiste et qu'il fallait trouver une solution."

Fin juillet 1990, la Volkskammer est-allemande vote l'intégration de ce qu'on appellera les cinq "nouveaux Länder" dans la nouvelle République fédérale d'Allemagne. Le traité d'unification est ratifié le 20 septembre, et l'unité du pays célébrée le 3 octobre 1990.

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L'unification économique et ses conséquences

La conversion du mark est-allemand au taux d'un pour un accélère la ruine de l'économie est-allemande

La conversion du mark est-allemand au taux d'un pour un accélère la ruine de l'économie est-allemande

Selon les termes du traité d'unification de 1990, la RDA communiste doit passer à l'économie de marché.Deux options sont alors sur la table, explique Bernd Zielinski*, économiste et historien, professeur à l'université Paris Nanterre:

"D'un côté, il y a la thérapie de choc. On veut introduire l'économie de marché et notamment le D-Mark rapidement et on attend une restructuration rapide de l'économie. Tout le monde s'accordait pour dire qu'il fallait s'attendre à une crise, mais les optimistes disaient que les investissements étrangers, notamment ouest-allemands, allaient aider à surmonter la crise rapidement. L'autre option était une stratégie par étapes, certains avertissaient des grands problèmes à venir."

C'est le contexte politique qui va déterminer laquelle des deux options est retenue. Depuis l'ouverture des frontières, l'exode de la population est-allemande est massif. Et ce sont surtout les jeunes diplômés qui partent tenter leur chance de l'autre côté.

La vitrine d'un magasin de l'Alexanderplatz est réaménagée en préparation de l'union monétaire

La vitrine d'un magasin de l'Alexanderplatz est réaménagée en préparation de l'union monétaire

On choisit donc la stratégie du choc. Avec un élément central: l'introduction du D-Mark à l'Est, en juillet 1990, proposé à un taux de conversion exceptionnel.

"La monnaie est-allemande, lors de cet échange, a été largement surévaluée. Les salaires ont été échangés à un taux d'un pour un et l'épargne au taux d'un pour 1,8."

Ce qui paraît une bonne nouvelle au premier abord est un cadeau empoisonné pour les Allemands de l'Est et surtout, une catastrophe pour l'économie est-allemande. Du jour au lendemain, les entreprises sont exposées à la concurrence de l'Ouest. Les produits sont désormais trop chers par rapport àleurs équivalents occidentaux.

En quelques semaines, les nouveaux Länder voient leur taux de chômage s'envoler: un million de personnes perdent leur emploi dès la fin de l'année 1990.

"Les entreprises n'ont pas pu résister à ce choc. Les responsables de l'Allemagne de l'Ouest ont refusé des mesures de protection temporaire ou une politique industrielle explicite en misant sur l'optimisme de la capacité du marché à s'autoréguler."

La Treuhand, un optimisme déplacé

Plus d'un tiers des 12.000 entreprises est-allemandes privatisées par la Treuhand entre 1989 et 1994 ferment leurs portes

Plus d'un tiers des 12.000 entreprises est-allemandes privatisées par la Treuhand entre 1989 et 1994 ferment leurs portes

Le travail de la Treuhandanstalt, entre 1990 et 1994, suit la même logique.

Créée en mars 1990, avant l'union monétaire, cet organe avait d'abord pour objectif de "contrôler démocratiquement le patrimoine industriel du peuple" et de lui en reverser les bénéfices…

Avec l'unification, les priorités changent: il s'agit de rendre l'économie est-allemande compatible avec l'économie de marché et ce, le plus rapidement possible.

"La philosophie de cette agence était un peu la même que pour l'union monétaire: un optimisme par rapport au mécanisme d'autorégulation du marché. On a dit qu'on allait privatiser massivement les entreprises pour faire un bénéfice. Avec le succès des privatisations, on pourrait assainir les entreprises qui en avaient besoin. Et malheureusement, il faudrait fermer certaines entreprises. Donc les trois options étaient: privatisation, assainissement, fermeture, avec un accent sur la privatisation et un optimisme sur les résultats des privatisations."

Les priorités de la Treuhandanstalt changent avec l'unification

Les priorités de la Treuhandanstalt changent avec l'unification

L'optimisme disparaît rapidement: les problèmes dans les entreprises est-allemandes sont trop importants, entre dettes colossales, questions de propriété ouretard technologique.

La Treuhand finit par brader le patrimoine industriel de l'ex-RDA... au profit d'investisseurs essentiellement ouest-allemands.

"Le résultat après quatre ans a été le suivant: sur les 12.300 entreprises privatisées, 3700 ont été fermées. L'image de la Treuhand a été ternie par ces fermetures. Sur les quatre millions d'emplois dans ces entreprises, il n'en est resté qu'un million et demi."

Au lieu d'être bénéficiaire, la Treuhand sort de ces quatre ans avec un déficit de plus de 200 milliards de marks… Sans compter les affaires de corruption qui entourent son activité.

Le traumatisme de 1990 se sent encore aujourd'hui

Loin des "paysages florissants" promis par Helmut Kohl, les Allemands de l'Est connaissent le déclassement social. Un sentiment d'injustice s'installe alors durablement dans les têtes… Au point de jouer encore un rôle trente ans plus tard, selon Bernd Zielinski.

"La déception que certains sentent encore aujourd'hui vient de ce décalage entre les promesses de miracle économique et la dure réalité d'un chômage de masse et d'une désindustrialisation, en tout cas dans les premières années, qui ont laissé certaines traces dans la mémoire collective allemande. Je pense que c'est une clé de compréhension pour certains problèmes qui se posent encore aujourd'hui."

Le traumatisme de 1990 est un des facteurs qui expliquent les différences qui subsistent aujourd'hui entre Est et Ouest de l'Allemagne, mais il y en a d'autres, comme le manque de représentation des Allemands de l'Est dans les structures de décision.

Un problème de représentation

Certes, des personnalités politiques de premier plan sont issues de l'ex-RDA, à commencer par la chancelière Angela Merkel. Mais les Allemands de l'Est restent sous-représentés dans la plupart des domaines économique, culturel ou même syndical, comme le confirme Wolfgang Uellenberg Van Dawen, ancien syndicaliste du DGB, la confédération allemande des syndicats.

"Là où les camarades de l'Est sont organisés, ils représentent eux-mêmes leurs intérêts. Mais si on regarde le taux de représentation au sein de la confédération, il y a une certaine sous-représentation des gens de l'Est."

Comme la chancelière Angela Merkel, l'ancien président Joachim Gauck était originaire de l'Est

Comme la chancelière Angela Merkel, l'ancien président Joachim Gauck était originaire de l'Est

Selon lui, le manque de représentation contribue à entretenir chez les habitants de l'Est, surtout dans les régions défavorisées, l'impression de subir les décisions prises à Berlin.

"Ce sont presque toujours les Allemands de l'Ouest qui décident. Donc quand les choses ne vont pas bien, c'est facile pour les Allemands de l'Est de dire 'ce sont eux qui décident et nous sommes les victimes'. Cela se concentre sur le problème des réfugiés: ils croient que la décision d'Angela Merkel d'accepter et d'envoyer des réfugiés en Allemagne de l'Est était une décision contre eux. C'est une cristallisation d'une sous-représentation et d'un manque de participation aux décisions fondamentales sur les structures et sur la vie en Allemagne de l'Est."

Depuis quelques années, ce sentiment d'exclusion se traduit dans les urnes puisque le parti d'extrême-droite AfD est désormais présent tous les parlements régionaux des Länder de l'Est, avec des scores dépassant les 20%.

La "stratégie du choc" avait pourtant été compensée dès les premières heures de l'unité allemande par des transferts financiers massifs de l'Ouest vers l'Est.

Le coût de la réunification

Entre 1990 et 2017, plus de 1600 milliards d'euros ont ainsi été reversés à l'Est. Un soutien massif financé par l'endettement public et l'instauration d'un impôt de solidarité payé par tous les contribuables.

Cet argent a servi notamment à requalifier la main d'œuvre dans l'Est et à rebâtir les villes est-allemandes, en ruines après 40 ans de règne communiste. Aujourd'hui, certaines villes de l'Est sont souvent en meilleur état que celles situées dans les régions les plus défavorisées de l'Ouest.

→ Lire aussi: L'Allemagne plus unie que jamais depuis 30 ans

La ville de Dresde a largement profité du programme de rénovation des infrastructures

La ville de Dresde a largement profité du programme de rénovation des infrastructures

L'emploi y est aussi plus dynamique. D'où cette question: trente ans après la réunification, est-il encore justifié de parler des disparités entre Est et Ouest?

Pour Bernd Zielinski, la réponse est oui. Il existe des problèmes structurels spécifiques à l'Est de l'Allemagne, notamment en ce qui concerne la productivité. En 2019, le PIB par actif représentait ainsi 80% de celui de l'Ouest.

"On manque de grandes PME comme dans l'Ouest, qui exportent et sont des champions cachés sur les marchés mondiaux. Il y a peu de sièges de grandes groupes dans l'Est et on sait qu'autour de ces sièges se retrouvent les activités de recherche et de développement. Tout cela manque en Allemagne de l'Est."

Disparités salariales entre Est et Ouest

L'autre disparité persistante concerne l'égalité salariale. Même si l'écart s'est fortement réduit ces dernières années, les salaires restent encore inférieurs dans l'Est. Les nouveaux Länder n'attirent pas suffisamment la main d'œuvre qualifiée.

"En 2018, le salaire médian est-allemand représentait environ 80% de celui de l'Ouest. Il y a aussi un tiers des personnes qui travaillent à plein temps dans l'Est travaillent dans le secteur des bas salaires. Dans l'Ouest, ce pourcentage s'élève à 19,3%."

Si les emplois mal payés sont en plein essor, c'est en partie dû au manque de représentation des syndicats dans les entreprises est-allemandes.

Un salaire minimum a été instauré en 2015 en Allemagne, surtout pour mettre à niveau les bas salaires dans l'Est

Un salaire minimum a été instauré en 2015 en Allemagne, surtout pour mettre à niveau les bas salaires dans l'Est

Seulement 45% d'entre elles sont liées à des conventions collectives. Pour Wolfgang Uellenberg Van Dawen, le problème dépasse toutefois la question Est-Ouest.

"La précarité et le chômage sont plus élevés dans la région de la Ruhr que dans certaines régions d'Allemagne de l'Est. Il y a beaucoup plus une régionalisation des problèmes entre les régions anciennement industrialisées et nouvellement industrialisées ou les grands pôles technologiques comme Leipzig ou Berlin."

Après des années de soutien financier essentiellement dirigé vers l'Est, le gouvernement allemand a changé son fusil d'épaule.

Un programme de soutien aux régions les plus faibles a été mis en place cette année pour aider les Länder à régler leurs problèmes structurels, quelle que soit leur situation géographique.

*Bernd Zielinski est auteur du livre "Allemagne 1990économie politique de l'unification", paru en 2004 (Édition L'Harmattan)

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