Leyla Dakhli : ″Le doute s′est installé sur la réalité de la transition démocratique en Tunisie″ | Afrique | DW | 28.06.2019
  1. Inhalt
  2. Navigation
  3. Weitere Inhalte
  4. Metanavigation
  5. Suche
  6. Choose from 30 Languages
Publicité

Afrique

Leyla Dakhli : "Le doute s'est installé sur la réalité de la transition démocratique en Tunisie"

Interview de la chercheuse Leyla Dakhli du Centre Marc Bloch sur la Tunisie de Béji Caïd Essebsi.

Écouter l'audio 05:32

'L'un de ses plus grands échecs, c'est la politique de réconciliation' (Leyla Dakhli)

L'état de santé du président tunisien, Béji Caïd Essesbsi est préoccupant.
Le chef de l'Etat a été victime d'un malaise. Agé de 92 ans, il a été hospitalisé, son état serait "critique mais stable" d'après les communiqués de la présidence.

La chercheuse Leyla Dakhli, du Centre Marc Bloch à Berlin, analyse la présidence de Béji Caïd Essebsi et les changements qu'il a impulsés depuis son élection en 2014 à la tête de la Tunisie. (Cliquez sur l'image pour l'écouter)

****

DW : Béji Caïd Essesbi est le premier président à avoir été élu démocratiquement au suffrage universel direct en Tunisie. Est-ce que sa façon d'exercer son mandat a été de ce fait différente de celui de ses prédécesseurs?

 

Leyla Dakhli : Béji Caïd Essesbi a en effet été le premier président élu démocratiquement au suffrage universel en Tunisie. Sa façon d'exercer son mandat était de ce fait différente de celle de ses prédécesseurs.

Néanmoins, c'était un candidat de consensus ou - pour le dire autrement - du moindre mal, qui n'a pas forcément réuni tous les suffrages et surtout auquel il a été reproché de se livrer à des tractations à l'ancienne, notamment avec le parti islamiste Ennahda, mais aussi au sujet des lois dites de réconciliation nationale, à partir de son élection.

Donc tout en étant le premier président élu démocratiquement, il représente aussi une ancienne génération : celle issue de l'indépendance. Son grand âge en témoigne et sa pratique relativement autoritaire du pouvoir - y compris dans un cadre démocratique.

Tunesien Präsident Beji Caid Essebsi (DW/F. Quenum)

Béji Caïd Essebsi en 2018

DW: Quelles sont les principales avancées qu'a permis le président Essebsi?

Leyla Dakhli : C'est difficile pour moi de dire quelles sont les principales avancées qu’a permis ce président.

 La déception est là, en tout cas. Mais sa présence et le fait qu'il ait pu exercer son mandat montrent que le processus démocratique a pu poursuivre sa route et qu'il n'a pas été empêché, y compris par des pratiques relativement autoritaires de ce président.

 Il faut aussi dire que son aura et son expérience politiques ont permis que le débat politique ou parlementaire se poursuive de manière relativement saine et constructive dans le pays.

 Néanmoins les avancées principales, pour aujourd'hui, il est difficile de faire le bilan de cette présidence. Il y a eu en tout cas un certain nombre de discussions sur des libertés.

 

DW: Quels sont les plus grands "échecs" de sa présidence? (terrorisme, IVD, pas de cour constitutionnelle?...)

Leyla Dakhli : Les principaux échecs de sa présidence ? Sa façon d'exercer le pouvoir ! Quant à la lutte contre le terrorisme, ça a été une des priorités et je pense que, malgré les attentats, on peut considérer que la situation était relativement sécurisée.

L'Instance Vérité et Dignité a pu aller jusqu'à la fin de son mandat. Aujourd'hui, les procès sont en cours et il est encore un peu trop tôt pour savoir ce que cette politique de la mémoire a pu produire. Même si on a quelques doutes, en effet, sur la capacité de la justice à suivre ces dossiers-là et à vraiment faire justice.

Peut-être que l'un des plus grands échecs, c'est aussi les politiques de réconciliation qui, même si elles ont obtenu un certain consensus politique ont été très contestées à l'intérieur du pays et on donné une impression un peu désastreuse.

En témoigne la difficulté à faire passer des nouvelles libertés, des nouvelles lois, comme l'égalité hommes/femmes devant l'héritage ou à avancer sur des grands sujets de société mais aussi bien sûr à effectuer des réformes de fond sur le plan économique et social.

DW:  Pour l'instant, aucune grande figure n'a déclaré sa candidature à la présidentielle, quelles forces politiques sont en lice pour gouverner la Tunisie d'après l'ère Essebsi?

Leyla Dakhli : Pour ce qui est de la présidentielle, elle est lancée, même si les candidats ne se sont pas directement déclarés.

Aujourd'hui on sent bien dans le débat politique tunisien que la course a commencé.

D'abord évidemment pour les législatives, mais aussi avec un certain nombre de figures qui émergent et qui se positionnent pour la présidentielle.

Alors est-ce que ce sont des forces politiques nouvelles ? Pas réellement, mais on voit émerger des propositions un peu populistes qui tentent de faire une percée dans le paysage électoral tunisien.

On a des candidats qui se revendiquent y compris de l'ancien régime qui aujourd'hui ont une certaine audience et commencent à faire le débat, à entraîner la question politique vers le bilan du régime précédent et le bilan de l'expérience démocratique. Evidemment il y a aussi la candidature contestée du directeur d'une chaîne de télévision compromis avec l'ancien régime.

Donc on voit bien qu'y compris dans cette nouvelle phase électorale va se poser la question de la rupture avec le régime d'avant la Révolution [de 2011] et de la continuation de l'expérience démocratique.

D'autant plus que durant le dernier épisode, sous la présidence de Béji Caïd Essebsi, le doute s'est installé sur la réalité de la transformation démocratique dans le pays. Donc on a une forme de restauration. En tout cas de retour d'un débat sur la rupture et sur son effectivité, sa réalité et la possibilité de la mettre en œuvre réellement.

 

Audios et vidéos sur le sujet