L′Afrique résiste aux convoitises de l′agrochimie | Afrique | DW | 07.06.2018
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Afrique

L'Afrique résiste aux convoitises de l'agrochimie

Alors que le nom de Monsanto va disparaître à la suite du rachat du groupe par Bayer, l'usage du glyphosate reste mal répertorié sur le continent africain où seuls deux pays autorisent la mise en culture d'OGM.

L'Afrique est la "dernière frontière" à conquérir. C'est en ces termes que l'Isaaa (International Service for the Acquisition of Agri-biotech Applications), une organisation financée par Monsanto pour promouvoir les OGM dans le monde, définissait le continent dans un rapport de 2009.

En effet, toujours selon l'Isaaa, l'Afrique possèderait 60% des terres arables inexploitées de la planète et seulement 3% de surfaces cultivées consacrées aux Organismes génétiquement modifiés (OGM). D'où l'intérêt des géants de l'industrie agrochimique tels Bayer, Monsanto, Syngenta, Dupont ou Dow pour le continent africain.

Les transformations spectaculaires que connaît l'industrie chimique ont été notamment marquées par le rachat de l'américain Monsanto par le groupe allemand Bayer pour un montant de 53,5 milliards d'euros. Un rachat qui a été finalisé le 7 juin.

Mais en rachetant Monsato, la "société la plus détestée au monde" - qui commercialise le très controversé glyphosate, le principe actif du Roundup, l'herbicide le plus vendu sur la planète, Bayer a décidé de prendre comme première mesure... la suppression de la marque Monsanto.

Un problème d'image

"Bayer demeurera le nom de l'entreprise. Monsanto, en tant que nom d'entreprise, ne sera pas maintenu", a annoncé le 4 juin le PDG du chimiste allemand, Werner Baumann, lors d'une conférence téléphonique avec la presse.

Bayer précise que, conformément aux conditions posées par le département de la justice américain l'intégration de Monsanto au sein du groupe allemand de pharmacie et d'agrochimie "pourra prendre place" une fois que ce dernier aura finalisé la cession au géant de la chimie BASF d'activités dans le domaine des semences, des pesticides et de l'agriculture numérique.

"Nous nous attendons à ce que cela dure environ deux mois", affirme un porte-parole de Bayer. "Une fois que nous aurons rempli les conditions légales et serons en mesure de démarrer l'intégration, la marque Monsanto ne représentera plus le groupe. Les produits acquis conserveront leurs noms en tant que propriété du portfolio de Bayer."

Bayer confirme ainsi que le Roundup deviendra bien la propriété du groupe chimique de Leverkusen.

Vu d'Afrique, cette nouvelle a un impact relatif car l'image de la "dernière frontière" a pâti ces dernières années d'une résistance des Etats vis-à-vis des OGM et du glyphosate.

L'échec au Burkina Faso du coton génétiquement modifié - le coton Bt pour Bacillus thuringiensis, une bactérie qui permet de résister à certains insectes - y est pour beaucoup. Huit ans après avoir autorisé la culture du coton Bt de Monsanto, le Burkina Faso a décidé en 2016 de tout interrompre.

D'après les conclusions d'un "Mémorandum sur la production et la commercialisation du coton génétiquement modifié au Burkina Faso", publié en 2015 par l'Association interprofessionnelle du coton du Burkina (AICB) et cité par le Monde diplomatique, l'introduction du transgénique s'est soldé par une chute de la qualité du coton burkinabé.

"Les soies longues représentaient 93% de la production burkinabè et les courtes 0,44%", détaille le mémorandum de l'AICB. "En 2015, la proportion s'est inversée : respectivement 21% et 56%."

Aujourd'hui, seuls deux pays africains poursuivent la mise en culture d'OGM : l'Afrique du Sud et le Soudan, essentiellement du maïs et du coton. Tandis qu'une dizaine d'autres autorisent des tests sur leurs sols : Burkina Faso, Egypte, Cameroun, Ghana, Kenya, Malawi, Mozambique, Nigeria, Ouganda et Tanzanie.

Mais au Burkina Faso, le souvenir amer de l'expérience du coton Bt n'a pas disparu. Le 2 juin, plus d'un millier de manifestants ont dénoncé à Ouagadougou, la capitale, l'introduction de nouveaux OGM dans le pays.

"Les autorités burkinabè envisagent sérieusement l'introduction du Niébé BT (haricot génétiquement modifié, ndlr) et le projet Target Malaria, visant à lutter contre le paludisme avec des moustiques génétiquement modifiés", a accusé le porte-parole du Collectif citoyen pour l'agro-écologie, Ali Tapsoba.

L'herbicide le plus utilisé au monde

Le sort des OGM est directement lié à celui de l'herbicide glyphosate depuis que Monsanto a commercialisé, en 1996, les OGM Roundup ready : des semences génétiquement modifiées pour être résistantes au glyphosate, ce qui permet de le répandre massivement sans tuer les cultures.

L'usage du glyphosate dans le monde a augmenté de manière exponentielle depuis la fin des années 1970, passant de 3.200 tonnes en 1974 à 825.000 tonnes en 2014.

Une étude publiée en février 2016 souligne ainsi que près de 72% du volume total de glyphosate utilisé dans le monde entre 1974 et 2014, soit 6,1 millions de tonnes, l'a été "au cours de la dernière décennie".

Les statistiques qui concernent l'usage du glyphosate en Afrique sont en revanche moins précises. Selon Bayer, les principaux marchés sont l'Afrique du Sud, la Côte d'Ivoire, l'Egypte, le Maroc, le Ghana et le Kenya - essentiellement pour des cultures de céréales, coton et légumes. 

Une étude publiée en 2014 estime qu'en Afrique du Sud, le pays où les OGM sont le plus largement implantés, "plus de 23 millions de litres de glyphosates ont été vendus" en 2012.

Pour ce qui concerne l'Afrique de l'ouest, Brice Sohou, spécialiste des risques et catastrophes à l’université de Liège, estime qu'environ "50 millions de litres de glyphosate" seront importés cette année. 


Si l'industrie agrochimique affirme que les pesticides et herbicides sont indispensables pour assurer une "sécurité alimentaire globale", Brice Sohou répond que leur usage - et en particulier celui du glyphosate - n'aide pas à nourrir la planète mais au contraire accroît l'insécurité alimentaire. 

"Depuis août 2016 il y a eu une invasion céréalière de chenilles de papillons dans toute l'Afrique de l'ouest", explique-t-il. "Lorsque vous allez dans cette région durant cette période, vous remarquez que les sites où on exploite de manière anarchique les pesticides et le glyphosate, le principe actif du Roundup, menacent la niche écologique de ces phytophages qui sont obligés de quitter les terres de coton, ou les grandes surfaces agricoles bourrées de pesticides, pour aller menacer les céréales. Ce qui entraîne une insécurité alimentaire notable en Afrique, au sud du Sahara."

L'impact sanitaire

Une série de publications scientifiques présente depuis plusieurs années le glyphosate comme la cause d'une augmentation des cas de cancer, de maladies dégénératives et d'une chute de la fertilité masculine.

Utilisé massivement dans l'agriculture mondiale, le glyphosate se retrouve dans l'alimentation et par conséquent dans les organismes humains. Les agriculteurs et habitants des zones agricoles qui respirent les résidus de pulvérisation du glyphosate ne sont donc pas les seuls concernés.

A partir du moment où le glyphosate est entré dans la chaîne alimentaire, tout le monde est touché. Et les risques sanitaires sont réels.

Plusieurs publications scientifiques, dont la méta-analyse de Schinasi et Leon, concluent qu'il existe une association entre l'exposition aux pesticides et une augmentation du Lymphome non hodgkinien, une forme de leucémie.

D'autres études, comme celle publiée en 2013 par Samsel et Seneff estiment que le glyphosate pourrait être à l'origine d'un "grand nombre de maladies dans notre monde moderne industrialisé".

Parmi les pathologies mentionnées : l'obésité, la dépression, le trouble de déficit de l'attention / hyperactivité (TDAH), l'autisme, la maladie d'Alzheimer, la maladie de Parkinson, la sclérose en plaques, l'infertilité, les malformations génétiques et les cancers.

Pour ce qui concerne l'infertilité masculine, une étude publiée dans le African Health Science en juin 2017 conclut à une baisse de 72% de la concentration en spermatozoïdes dans le sperme des hommes africains au cours des 50 dernières années. 

L'étude souligne le lien entre cette réduction et l'exposition aux pesticides et métaux lourds.

En mars 2016, un rapport présenté par la Fondation allemande Heinrich Böll - proche du parti des Verts - a démontré qu'une majorité des Allemands testés présentait des niveaux de glyphosate dans leurs urines supérieurs "de 5 à 42 fois" aux niveaux légaux dans l'eau potable.

Les hommes sont plus touchés que les femmes tandis que les personnes âgées de plus de 70 ans apparaissent moins affectées que les autres. 

Mais le plus inquiétant concerne les enfants jusqu'à l'âge de neuf ans : d'après cette étude, ceux-ci sont les plus contaminés, suivis par la tranche des 10-19 ans. Ces résultats indiquent que les jeunes Allemands sont les plus touchés par les résidus de glyphosate présents dans leurs organismes.
 

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