Des jeunes s′adonnent au culte des crânes | 77% - le magazine des jeunes | DW | 15.04.2021
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Des jeunes s'adonnent au culte des crânes

Des jeunes racontent que les crânes de leurs ancêtres leur parlent et les chérissent. Un reportage dans la série "Les jeunes face aux traditions et à la modernité."

Les crânes humains peuplent les musées du monde entier - aussi ceux d'Africains arrachés à leurs pays.

Les crânes humains peuplent les musées du monde entier - aussi ceux d'Africains arrachés à leurs pays.

La vie de Dahoumgué Firmin est marquée par des déceptions amoureuses. Il n'arrive pas à vivre avec une fille, mieux avec une femme, assez longtemps. 

Ses affaires ne marchent plus malgré tous ses efforts. Il va chercher chez les initiés, la cause de ses malheurs. Il découvre que c'est son grand-oncle, mort il y a 22 ans, qui est fâché et qui lui pose des problèmes. Il va falloir alors déterrer son crâne pour le calmer. Une sorte de culte des crânes. 

"Oui, le culte des crânes pour moi, ce sont des rituels dans le pays bamiléké qui consistent à faire des rituels traditionnels pour le bien-être et la prospérité. Il n'y a pas plus que trois semaines, j'étais à Penja moi-même, j'ai fait cela", nous dit Dahoumgué Firmin. 

Enterré avec un caillou dans la main

Le grand oncle de Firmin a été inhumé avec un caillou dans la main, comme tous ceux et celles, selon la tradition des Grassfields du Cameroun qui décèdent sans laisser d'enfant sur terre.

"Il est décédé sans laisser d'enfant. Par conséquent, nous les enfants de la famille, nous sommes ses enfants. Nous nous sommes décidés d'aller le faire, d'aller le retirer (son crâne, NDLR). Et nous avons retiré, nous avons posé ça chez lui. Plus tard, nous allons acheminer ça au village, pour le mettre dans la case sacrée. Puis on va chercher son héritier."  

Incapable de nouer des relations amoureuses avec des femmes, Firmin attribue-t-il ceci au crâne de son oncle ?

"Oui, j'attribue ça à ce crâne parce que c'est lui qui faisait en sorte qu'on n'avait pas. Puisqu'il y a quelques années on n'avait pas ce problème. Mais on commence à avoir ce genre de problème. On se demande qu'est-ce qui n'a pas marché? On s'est rendu compte que c'est ça et on est allé l'exhumer ", explique Dahoumgué Firmin. 

Écouter l'audio 05:55

Cliquez pour écouter le reportage d'Henri Fotso à Douala

Firmin a désormais une femme mais...

"Oui, dans l'immédiat ça s'est fait. Moi j'ai la femme. Et ce qui est ressorti de là, le crâne, ce qu'il a demandé pour moi et tous les enfants ne sont pas les mêmes, il a demandé pour moi de chercher les femmes qui ont de l'argent. Donc, ne plus aller vers les femmes qui n'ont pas d'argent", renchérit Firmin.

Dans cette culture de l'Ouest du Cameroun, le crâne d'un parent ou d'un ancêtre est un objet sacré, un lien avec les divinités, un lien entre le vivant et le mort.

Et puisque les morts ne sont pas morts, ils continuent d'agir sur leurs descendances. 

Dzisop Narcisse, originaire de Mbouda à l'Ouest du Cameroun, est encore plus explicite sur ce qu'on fait d'un crâne exhumé et qu'on ré-enterre. 

"Quand on enterre, on prend le cailloux, on met là où il y a la tête. On soulève la pierre, on prend la terre qu'il y a en bas. On ne creuse pas."

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Et qu'est-ce qu'on fait avec cette terre ?

"On donne, on partage à la famille. Chacun vient, on met dans sa bouche, on met au-dessus de la tête", explique Dzisop Narcisse. Celui-ci précise : "Généralement chez nous quand tu meurs, après deux où trois ans, on déterre, on retire ta tête, le crâne. On enterre à l'intérieur d'une maison, et on dépose le cailloux là-bas. Chaque jour, s'il faut faire les traditions, on vient on verse l'huile, le vin blanc et consort. Et puis, on retire la terre en bas du caillou-là. On met surtout sur la tête et on mange l'autre."

Traditions et mythes 

Dzisop Narcisse fait partie des jeunes qui croient au pouvoir des crânes humains et aux pratiques ancestrales. 

"Oui, bien sûr, la tradition de l'homme noir, on croit toujours en ça. Parfois  on fait ça et on voit de ces réalités auxquelles on ne s'attendait pas. Parfois tu restes comme ça, on dit que tu es bloqué, il faut aller nourrir le crâne de ton grand-père. Dès que tu fais ça, les portes s'ouvrent. J'ai déjà eu à voir ça."

Il explique qu"on lui avait dit que son grand-frère va faire l'accident, qu'il va mourir. Que s'il ne le fait pas, il va faire l'accident, il va tuer quelqu'un et mourir. Dès qu'il l'a fait, l'accident était très léger. Ça n'a pas tué quelqu'un."  

Tous les jeunes n'ont pourtant pas accès à leur culture ancestrale. C'est le cas de Cyrille Agbor, jeune camerounais anglophone qui se débrouille pas mal en français.

"Je suis né ici à Douala. C'est rare que je parte au village. A l'âge de 33 ans, je ne suis allé au village que trois fois. C'est la faute qui vient de mes parents, parce qu'eux-mêmes ne nous font pas apprendre la culture. Je prierai qu'il faut que mes enfants, je les amène à côté de mes grands-parents pour qu'ils apprennent la culture. Ou je les envoie dans une école culturelle de mon village pour qu'ils puissent aussi apprendre", reconnait Cyrille Agbor

Le rituel des crânes en particulier et le culte des ancêtres en général constituent une pratique qui va au-delà des Grassfields du Cameroun.

Chacune des quelque 208 ethnies du pays a une connexion avec les ancêtres, même si ce n'est pas toujours par le culte des crânes. 

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Chez les Sawa du Littoral camerounais, par exemple, les ancêtres sont vivants dans les eaux, tandis que chez les peuples de la forêt, on les retrouve justement en forêt.

"Cette culture-là me manque vraiment, parce que quand je vois les gars de mon village, ils parlent de la culture, ils parlent bien le patois, franchement, je suis un peu frustré. Parce que j'aimerais aussi comprendre et parler avec eux. Parfois, eux, ils se moquent de moi: comment tu peux être un gars du sud-ouest, un Banyangui, et tu ne connais pas ton patois. Pourtant, mes parents parlent bien leur patois. Ils ont grandi au village", dit Cyrille Agbor du sud-ouest du Cameroun. Celui-ci se dit frustré d'être ignorant de cette culture de ses ancêtres. 

De nos jours, plusieurs milliers de crânes d'Africains peuplent encore des musées en Europe. Ils ont été emportés comme des trophées de guerre ou comme des objets de recherche scientifique pendant plus de deux siècles. 

Pourtant au Cameroun, comme dans bien d'autres pays d'Afrique, l'attachement à la géographie et à l'histoire est sous tendu par la présence des sépultures ancestrales, et surtout des crânes qui ne sont pas des objets morts. Ces objets agitent souvent les débats internationaux et les tensions entre nations.

Ainsi a-t-on vu en 2020 la France remettre à l'Algérie,  la veille du 58ème anniversaire de l'indépendance algérienne, vingt-quatre (24) crânes de résistants décapités au XIXème siècle et entreposés à Paris.

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