Une économie au bord du gouffre | Dossier | DW | 07.10.2010
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Dossier

Une économie au bord du gouffre

La Côte d’Ivoire a longtemps été un pays phare de la sous-région. Mais depuis dix ans, l’économie s’est effondrée. Si certains tirent leur épingle du jeu, une majorité d'Ivoiriens souffrent au quotidien.

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Un marché de Yamoussoukro

« Vous voulez aller où ? » demande le jeune homme dans son uniforme vert élimé, tout en posant un bras possessif sur la voiture. La route devant nous est barrée. Autour de la voiture, un attroupement s’est formé, constitué de jeunes armés. Nous arrivons dans la zone contrôlée par les rebelles, à 250 kilomètres au nord de la capitale économique et politique du pays, Abidjan. Une trentaine de kilomètres nous séparent encore de Bouaké, quartier général des Forces rebelles.

Les rebelles qui nous barrent le passage sont jeunes et pas un de leurs uniformes ne se ressemble. Chacun d’eux porte un vieux fusil sur l’épaule. « Il faut payer pour passer » assène l'un d'eux en s’adressant à mon collègue ivoirien au volant. Celui-ci répond : « Au retour ! ». Coup d’œil rapide à l’intérieur du véhicule. Le jeune rebelle porte lentement la main à son béret et nous laisse enfin passer. Un autre se précipite sur la voiture, jette encore un regard vitreux à l’intérieur puis finit à son tour par libérer le chemin. Je me demande s’il est vraiment conscient de ce qu’il fait et me dis que je n’aimerais pas le rencontrer sans être accompagnée.

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Le colonel Bamba Sinima, interrogé par Ute Schaeffer

Les barrages routiers, source de financement

Ce genre de scène n’a pas l’air de choquer les rebelles de haut rang. « Il faut bien que nos 20.000 hommes se financent » m’explique sobrement le colonel Bamba Sinima. Pour lui, le droit de passage réclamé par les rebelles n’est pas du chantage. Cela fait même partie d’un système de taxe bien rodé : « Les Forces nouvelles ne sont pas financées par l’Etat de Côte d’Ivoire, explique-t-il. Quand vous avez une troupe de plus de 20.000 hommes à entretenir, cela engage des frais. Donc les Forces nouvelles se sont organisées pour avoir un minimum de moyens, avec des barrages. Tout ce qui vient du Mali, les marchandises, l’essence, les Forces nouvelles prélèvent une petite taxe dessus. C’est de l’organisation économique. »

Nous sommes arrivés à Bouaké, la deuxième ville du pays, qui abrite le quartier général des Forces nouvelles. L’ensemble du nord de la Côte d’Ivoire est occupé par les rebelles. En 2002, c’est de là qu’ils ont commencé à conquérir le reste du pays. Petit à petit, ils se sont rapprochés d’Abidjan – une tentative de coup d’Etat militaire qui n’a pas pu atteindre son but. Aujourd’hui, les rebelles contrôlent le nord du pays et les troupes gouvernementales le sud. Et en ce qui concerne le racket sur les routes, les pratiques ne sont pas meilleures de l’autre côté.

Conséquences tragiques pour l'économie

Pour l’économie, la division du pays a des conséquences dévastatrices, comme l’explique Kangouté. Il travaille pour la bourse du cacao et du café et doit évaluer chaque année quel sera le niveau de la récolte : « Notre économie est essentiellement basée sur le cacao. Aujourd’hui, l’Etat ne perçoit pas les taxes sur toute une partie de notre récolte, celle produite dans la zone qui n’est pas contrôlée par les troupes gouvernementales. »

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Abidjan, autrefois fierté de l'Afrique de l'ouest

Avec toutes ces années de crise, le moteur économique de la Côte d’Ivoire s’est enrayé et il s’est même parfois complètement arrêté. Jadis, Abidjan était surnommée la « Manhattan d’Afrique de l’ouest ». Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire peut toujours se vanter d’occuper le premier rang des exportateurs de cacao, mais la qualité des récoltes a sérieusement baissé, souligne Jean-Louis Billon, directeur de la Chambre ivoirienne de Commerce et d’Industrie : « Au niveau national, nous avons enregistré une baisse quantitative et qualitative de la production de cacao. Nous avions dépassé 1,4 millions de tonnes et aujourd’hui nous nous approchons plus du million de tonnes par an. » Il met en cause le vieillissement du verger et le manque de main-d'œuvre « en raison des querelles politiques et de certaines populations qui ont été menacées dans les plantations ». Le manque d'entretien des pistes rend également inaccessible certains champs de cacao.

Même si la production de cacao reste encore très profitable et assure par exemple une bonne partie des revenus de l’actuel président Laurent Gbagbo, une chose est sûre : si la Côte d’Ivoire ne retrouve pas la paix, le pays risque de perdre sa place d’exportateur numéro un de cacao. Jean-Louis Billon connaît les effets de la crise politique sur l’économie de son pays. Il a donc de bonnes raisons de manifester son impatience, notamment envers les dirigeants politiques : « Comme le pays est coupé en deux avec une administration des Forces nouvelles dans le nord, une administration loyaliste dans le sud et un niveau de corruption élevé de part et d’autre, il y a des complicités avec une fuite de production du cacao qui passe par le nord et qui est exfiltré par les frontières nord et est du Ghana, au vu et au su de tous. » L’Etat est ainsi privé de taxes et de droits de douanes. Ce problème concerne l’ensemble de la partie nord, avec ses précieuses ressources sous-terraines, mais aussi le commerce de marchandises. Le marché de gros de Bouaké, par exemple, est en principe sous la tutelle de la Chambre de commerce et d'industrie. « Malheureusement, depuis le début de la crise ivoirienne, ce sont les Forces Nouvelles qui gèrent ce marché. »

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Le séchage du cacao

Les gagnants et les perdants de la crise

D’un autre côté, la division de facto du pays a donné naissance à une guerre économique informelle très lucrative. On y marchande tout ce que le sol de la Côte d’Ivoire a à offrir. Cette forme de guerre économique, Salima Porquet la rejette. En tant que représentante de la société civile, elle est particulièrement révoltée par la façon dont se déroule ce commerce parallèle : « Le diamant, dans la zone de Séguéla. Qu’est-ce qu’ils en font ? Ils l’extraient et le vendent à l’extérieur du pays. Les populations souffrent. Voilà le problème ! »

Quand on l’interroge à ce sujet, le colonel Bamba Sinima reste plutôt évasif. Et pourtant, il est de notoriété commune que même les multinationales qui reçoivent leurs licences du gouvernement doivent encore verser un peu d’argent aux Forces nouvelles. « Je sais que l’Etat de Côte d’Ivoire a donné des permis d’exploitation minière à plusieurs entreprises qui sont en train de faire pour certaines de la prospection, mais pour d’autres de l’exploitation d’or et de diamant. » Mais, affirme-t-il, « les Forces nouvelles n’ont jamais distrait une partie de leurs troupes pour aller creuser du diamant ou de l’or. »

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Ce retraité attend en vain le paiement de sa pension

Les vraies victimes de la crise, ce sont tous les autres – c'est-à-dire la majorité des habitants du pays. La classe moyenne, les jeunes et les pauvres qui survivent grâce à de petits boulots mal payés. Depuis 2002, la crise a atteint les ouvriers des plantations nationales et semi-nationales. Pour Idrissa Ilboudo, sa femme et leurs trois enfants, il est de plus en plus difficile de passer les mois de mai à octobre : « Depuis un an, on a commencé le travail de paysan mais on ne nous paie pas. Alors nous, on est là, on cultive les champs de manioc, de maïs. Chaque année, c’est pareil. »

Abdoulrahman, retraité, a lui travaillé toute sa vie dans les plantations à Yamoussoukro. Nous le rencontrons non loin de la capitale administrative ivoirienne, située à 200 kilomètres d’Abidjan. Pendant des années, Abdoulrahman a cultivé des champs appartenant au gouvernement. Aujourd’hui, il attend en vain sa retraite et ne peut s’offrir à manger qu’une fois par jour. Abdoulrahman ne se fait pas vraiment d’illusion sur la portée de son message adressé aux responsables politiques : « Depuis deux ans, il n’y a pas paiement de la retraite. Il faut qu’ils paient ! On a rien, on est pauvres, pauvres ! »

Auteurs : Ute Schaeffer, Anne Le Touzé
Edition : Georges Ibrahim Tounkara

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